Buenos Aires II

Mes pas sur l’avenue. Une ligne droit que croisent d’autres rues encore. Je marche les yeux levés.

Le verre bleuté des gratte-ciel, l’élégance des passants, des parcs dispersées, des places où paressent pigeons et amoureux, des bancs et des réverbères, un souvenir de la vieille Europe et les étages des immeubles coloniaux.

Il fait froid, j’aime sentir sur mon visage la légère morsure d’un baiser de vent, à peine perceptible,oublié, vite oublié.

Puerto madero,, les docks et ces ruptures sur le ciel, comme la crise muette des hauteurs. Tout est étrange verticalité, tout s’étire en lignes de métal, les fabriques massives au crépis qui s’effrite, le sang et la rouille,  les grues qui plus jamais n’auront les pieds dans l’eau et se dressent orgueilleusement dans leurs habits rutilants, la brique rouge et les terrasses désertées.

La caméra tourne – ma pupille- et un bateau dérive sous le pont de la femme, ce muscle blanc comme un oiseau qui se tend entre les deux rives, un navire échoué plus loin, réminiscence de voilures, exposé, qui raconte l’histoire de ce bras de fleuve. Rio de la Plata. Et des mémoires de mille morts surgit l »improbable port, pour faire grandir encore la ville.

Assise par terre, je mange une empanada et de petites facturas, achetées pour quelques pesos. Ici je ne tiens pas debout. Plaza de mayo, je tourne, ma tête tourne, c’est pas moi qui suis dingue mais la terre des folles, dix femmes, qui sur leurs épaules portaient des milliers d’autres femmes, et les vieilles que je vois là encore, sans relâche, sur leurs épaules à elle des milliers de disparus, frères, fils, petits-fils, la ronde du temps, de ceux que le temps n’oublie pas, invisibles, effacés.

La dictature résonne sur les murs de Buenos Aires, et pleure sur ses pavés.

Buenos Aires

J’entre dans un café. cet air si familier, dans les rues, les bars et les boutiques qui s’alignent sagement. Petite soeur de Paris.

Je commande un café noir, m’installe à une table : je vais pouvoir prendre le temps d’écrire un peu. Au fond, une télé grésille, et passe la rediffusion du match d’hier, que commentent avec animation les habitués du comptoir.

J’aime les cafés, je revois la bohème, ou simplement la solitude, celle qui ne m’effraie pas, qui s’adopte et se conquiert d’une épée ou d’une plume, la soledad peuplée de verbes sans étoffe, de bruits certes, mais e bruits doux et liquides, parce que seule je respire un vers, bois le mien, inspire.

Je rame en rive sans rime grave, je bois, je ne fais plus de pauses dans la virgule, ce sera illisible et puis tant pis, qui lira bien le dernier, personne ne verra rien, il n’y aura personne. Personne.

Il y a le bois d’une table et ma cuillère repose.

Dudas. Me quedo vacillando. Que podria ser un viaje, o sea, que viajante soy yo; a donde me llevan mis pasos, paso doble la melancolia. Liate conmigo.

« Respira Argentina! » me dit l’autre, l’incomprenant incompris, et dans la

coupe où il se noit il a surement raison, voyager seule et me perdre dans un chaos d’odeur, ça s’écrit sur la peau et dans les revers des coudes, ça s’avale et se crache, se soupire et se diagonale une ville, ça se méandre une ville, ça se respire .

Ecrire et happer l’air, les gouttes d’eau et les visages, tresser la pluie pour ne pas qu’elle tombe, pour lui donner un air et retrouver son visage.

Dans le poing serrer ou tondre la frustration maquillée en chagrin, un mensonge une excuse, ne pas attendre – expectativas – ne pas en attendre tant, dédoubler sa solitude et la faire double regard, apprendre à se désapprendre, marcher, lire et marcher.

J’erre au hasard dans les rues, le long de l’ancienne abattoir. La nuit tombe doucement. Je m’arrête devant une petite échoppe où s’entassent pèle-mêle vieux jouets, disques et meubles poussiéreux. Soudain, une musique surgit de l’arrière boutique, comme un cri trop longtemps retenu.

El tango crocheté à la peau de cire d’une poupée, celui que t’attendais pas, qui creuse tes boyaux et s’appelle passé, le tango inspiré qui a mille temps, oui même cette poupée oubliée là, sans âge et sa gamine à sa main pendue, cette poupée semblait danser, j’en perdais mes mots le regard égaré dans le bric à brac de cette échoppe d’une autre époque, personne au milieu de ces vieilleries brunes et ocres, rouillées, cassées, entassées, oubliées, personne et pourtant c’était tout plein d’âmes qui vivent à t’en morde ta solitude.

Un tourne disque qui crachote, on dirait la piste de bal, de fines rayures, noires, le tango ne finit plus, et à la porte l’unique personnage, qui fait tellement parti de ce tableau que je ne sais plus s’il pourrait se lever et voir encore le monde autour, ce vieux bonhomme au chapeau engoncé dans ces souvenirs et sa musique, le regard bandoneon plongé dans quelque part avant.

Pensif.

Et tout en lui résonne comme l’écho de ce tango.

A sa gauche-coeur, moi assise tout pareillement, sur le sol ou sur une marche, ça n’a plus d’importance, l’hiver a fondu, le froid aussi, même j’ai l’âme qui tremblote. Bougie flottante, la nuit de plomb et les lumières, artificielles celles-là, d’un abasto, un abattoir devenu marché, vendu au diable, vendu, où coulait le sang désormais se presse la foule, se compresse le passé assassiné, sans d’autres regrets que ceux d’un viel homme et de son électrophone.

La Plata, Argentine.

En chemise et café noir, la douceur de l’air et la lumière cristalline d’un ciel sans tâches. Le calme revenu, le plaisir. J’ai retrouvé une forme de voyage qui me plait, ma douce liberté solitaire de flâneuse. Pauses choisies.

Après avoir rebondie d’indications en confus détours, errante en erreur peut être au milieu des actifs ( blonde d’affaire enrobée de noir, amis smoking dont l’accent argenté me ravit, ça chuchote, ça chancele, pa cha, les travailleurs en casquette et les femmes en doublure de velours bleu foncé ), j’achète enfin mon billet. Huit pesos.

Dans le bus qui m’entraine vers La Plata, l’odeur close des corps éreintés et serrés me rappelle soudain les longs trajets des  Andes. Il y a presque deux ans. L’inconfort qui devenait mon nid, les animaux, la promiscuité, la nausée parfois dans les courbes et les virages, ballotée dans ce flacon à l’air vicié, prisonnier, ma tête frappant la vitre sale à chaque tournant mal pris… et le regard, le regard ailleurs, emmitouflé de rêves et de visions sublimes, contournant le labyrinthe de graisse et de poussière obstruant sa route pour se perdre aux confins du monde, des pentes extrêmes et des sommets divins, là où la montagne devient le ciel, où la limite repoussée se borde de précipices verts et sombres qui s’ouvraient comme mon coeur ivre enfin voyait, lui aussi, au delà de ce qui serait l’horizon.

Ces images, et mon sommeil. Epais comme de la laine d’alpaga, brut comme les Andes.

 

J’atterris, hagarde, Plaza d’Italia. Mes yeux s’essayent. Je suis sortie du bus au hasard, le soleil frappant sur la fenêtre m’appelait, et je n’avais pas la moindre envie de demander encore des informations, de quitter tout à fait la mollesse doucereuse du sommeil pour ordonner des mots, salives, vocales, dents et labiales, des sons agrippés ensemble que personne n’aurait su distinguer, une marmelade.

 

J’arrive, cheminant, à la Cathédrale. Une immense place et des jardins, une respiration dans la ville. Tout est calme, ici le mardi semble être un éternel dimanche, des familles s’attardent pour choisir des glaces pendant qu’un clown amuse les plus jeunes, des étudiants se baladent en groupe joyeux, sur les bancs des amoureux se regardent, silencieux et pleins d’une grandeur fascinante, des filles minces se mirent dans les vitrines puis s’évanouissent d’un pas léger dans la foule disperse…

Les ombres recouvrent peu à peu les façades distinguées des maisons coloniales.  Je voudrais garder la trace, reprendre le contour de ce balcon comme suspendu, palper le fer forgé et caresser les murs pâles. Je compte les larges fenêtres. Seize.

Je me maudis d’en savoir si peu en architecture, de ne pas pouvoir dessiner. Habiter de la main l’étage où l’on entrera jamais, faire cette porte sienne le temps d’un croquis et deviner le vestibule.

 

Au fond du gobelet de polystyrène, un peu de marc. Porvenir.

Le vent fait voler les serviettes de papier, bleues et blanches. Des drapeaux qui dansent.

Déambuler dans des rues numérotées. La Plata est une ville inventée, posée en voies parallèles et en soeurs perpendiculaires, méthodiquement, et malgré les quelques diagonales un peu dangeureuses qui viennent attaquer avec ironie la perfection de ce plan parfait, j’ai l’impression d’évoluer sur un damier.

Ville de migrants, un siècle de vie et quelques souvenirs. Les petits bois d’un vert tendre que l’automne finira par dorer, de petits lacs tranquilles où paressent quelques canards ébouriffés, c’est si beau quand les couleurs changent de robe au soir venant. La lente mort du soleil, par derrière les toits perchés.