New Orleans, I

L’écriture et la route ; toujours mon voyage est double. Extériorité des mots qui observent, de l’appareil qui plaque son cadre sur le jour pour en extraire l’image. Voir et en découdre, on n’y échappe pas. Même si on tente de s’immerger, de se plonger dans le grand bain d’une ville ou d’un paysage, de vivre loin des flash des touristes qui n’auront on le sait que la superficielle coquille brillante,  on ne comble jamais vraiment la distance de soi à ici, cet ici qui se dérobe et qu’on ne fait jamais « home ».

New Orleans.  Depuis New York, ce fut un long voyage. Et puis non d’ailleurs, pas un voyage, ce ne peut-être un voyage cette absence de vie et d’image, je veux dire cette anésthésie de l’être, ce passage éclair dans des Etats dont je ne sais presque rien. Virginie Caroline du Nord Géorgie Alabama Mississipi.

Un trajet. Juste un trait sur une carte, un trait épais et long qui meurtrie et chavire, un nombre de miles sans points qui s’accumulent, oui juste l’épaisseur de la fatigue, ce long engourdissement du corps douloureux et de la tête qui tombe, et cette distance qu’on accumule.  Une ligne pointillée, quelques taches comme cela entre les espaces vides.

L’accent claquant  qui plaisantent à l’arrière du bus, les insultes des mécontents quand le chauffeur refuse la pause cigarette. Seule blanche au milieu de ceux qui me dévisagent -pâle, expérimenter à nouveau ce sentiment confus, renversé, être à son tour la minorité visible.

Atlanta avant l’aube, deux heures d’attente dans le terminal bondé, les sacs tachés et les silhouettes endormies qui jonchent le sol. L’odeur des corps fatigués, de la nourriture et de la poussière. Une petite fille de quatre ans, malicieuse, qui soutient que mon anglais est tout de même assez bon pour faire la conversation, et m’offre un cure dent en l’échange d’une sucette rose. Sa mère, ingénue, qui me demande pourquoi en France on mange des escargots à tous les repas, et qui s’étonne que je ne sois pas « fashion » puisque j’habite dans la capitale de la mode. Mon passionnant compagnon de voyage pour quelques heures, venu du Honduras dans sa jeunesse,  qui m’avoue n’avoir commencé à se cultiver qu’autour de la trentaine, en regardant Discovery et History Channel, et rêve d’une bonne éducation pour ses propres enfants.

L’épuisement après mes deux dernières nuits presque-blanches new yorkaises. Moi qui pensais m’enfermer pendant 36 heures dans une bulle paisible de lectures et de rêves sur mon Amérique nouvelle, piochant quelques images au gré des kilomètres, me voilà chahutée, impossible de dormir plus de deux heures d’affilée, transferts, arrêts successifs , cris au micro et nettoyage du bus… On nous malmène, nous réveille à grandes lumières en plein milieu de la nuit, et puis souvent il faut attendre, attendre au milieu de stations tristes et glauques où semble errer toute la misère du pays.

Au bout du deuxième jour, en fin d’après-midi, estomaquée je traverse enfin l’immense Mississipi. L’autre rive longtemps restera invisible…

New Orleans, enfin. Première vision, des terrains vagues et des maisons détruites, encore, et puis le centre-ville qui s’allume alors que la nuit tombe.

New Orleans la métisse, aux confluents de plusieurs cultures. Elle est née française en 1718, et puis elle est noire, tout autour les plantations et leur terrible histoire, elle devint espagnole dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, elle est créole,  épices et latino maintenant.

Le premier jour je marche le long de la ligne du tramway. Traverse la zone d’entrepots, brique rouge et toits brulés.

Canal Street, les palmiers et les boutiques, un Mac Donald. La foule s’y presse, je ne m’attarde pas. Passe chercher une carte au Visitor Cente, où je tente même pour la première fois de parler de mon projet. Le plan que l’on me tend me donne l’impression d’une ville minuscule, concentrée autour du French Quarter. Mais je découvrirais par la suite que ce quartier charmant mais bien touristique n’est qu’une petite tache rectangulaire sur la carte de la ville que Megan me prêtera.

Cependant, le premier jour je suis docile, et suis les indications de mon papier couvert d’annonces de restaurants et de salles de concerts.

Et je suis effrayée par cette stupéfiante enfilade de magasins de souvenirs, babioles et masques aux vitrines bariolées depuis lesquels des vendeurs trop avenants alpaguent le chaland, sur la route pavée des couples sexagénaires qui mitraillent la ville depuis leur calèche,  plus loin des peintres bradant caricatures et dessins baclés à des Texans ravis… Où elle la ville réjouissante dont on m’avait parlé? Je fuis, et me retrouve rue à l’autre bout du French Quarter, sur la verte Esplanade street aux magnifiques demeures. J’arpente, lentement, les rues quadrillées du Vieux Carré, où étrangement les touristes ne semblent pas s’attarder. Il n’y a presque personne pour déranger ma tranquilité nouvelle, un viel home qui gravement m’observe, quelques chats nonchalants et des bicyclettes filant sur le pavé, du vent, beaucoup de vent.

Je marche, rue après rue je remplis le quadrilatère un deux trois. La lumière chaude n’éclaire qu’un coté de la ville. c’est magnifique. Le ciel soudain s’assombrit d’une palette de noirs et d’indigo, lourd d’épais nuages annonçant l’orage qui éclatera bientot, laissant passer les rayons d’or parant la ville d’une beauté fascinante, faisant ressortir le doux éclat des maisons coloniales.

La plupart de ces maisons datent du début du XIXème siècle. Jolies terrasses et habillage de stuc ou de bois qui décorent les façades aux couleurs toujours vives. Mais les volets sont fermés, et nulle bruit ne passe à travers les portes closes.

Plus tard je repasserai par Royal Street, et ses hétéroclites galleries d’art où il fait bon flâner. la prestance superbe des  premières maisons créoles, sur les beaux balcons de fer forgé de l’empire espagnol pendent souvent des drapeaux à fleur de lys, le symbole ravivé de la ville après le terrible ouragan.

Et puis au coucher de soleil j’échoue près du Mississipi que le soir teinte de déclinaisons d’orange et de rose… J’ai envie de prendre mon temps ici, la chaleur presque tropicale en effet se prête à la langueur et à l’oisiveté, comme semblent vouloir me le rappeler les passants nonchalants sur la rive et les fauteuils d’osier aux larges accoudoirs sur les terrasses en bois. Après l’agitation de New York, les secousses et remous que cela a provoqué en moi, je prends plaisir à marcher doucement dans ces rues presque désertes.

Un autre jour j’irais me perdre dans le « swamp » de l’immense parc de la ville. Je marche, traverse le paysage marécageux, les méandres boueux se déclinent en camaieux de verts sauvages, d’ocre et de terne, les bras ailés des palmiers, les troncs rugeux des chênes et puis les cyprès chauve racines en l’air, tous ces détours, de bois et d’eau, la tasse, au dessus presque sans un bruit l’envol de grands oiseaux cendrés qui frôlent les lambeaux . J’écoute Beyond the Missouri Sky, et de fleuve en fleuve navigue, l’imaginaire radeau et je débarque, usée et éblouie encore, par le calme qui envahit ces vertes berges.

New York II

Le premier jour, j’ai descendu Broadway. Je ne savais pas que c’était aussi long. Pour moi Broadway c’était les music hall, le strass. Mais la rue traverse Manhattan, elle semble n’en finir jamais.

D’abord, je m’égare un peu. Central Park, immense, du vert sur plus de quatre kilomètres. Tu oublies que c’est la ville qui a poussé autour, ou plutôt la nature qu’on a fait pousser dans la ville. Des oiseaux chantent, et on peut se perdre dans l’enfilade d’herbes folles autour du lac, là où personne ne vient. Au loin, un couple dans une barque.
Central Park c’est toujours dimanche. Dans l’allée de gravier entre les ormes, des danseurs, près d’une fontaine on chante du gospel, les enfants jouent, et quand la nuit tombent coureurs, cyclistes et rollers envahissent la route qui fait le tour du parc.

Colombus Circle, je reprends Brodway. 59th street, puis le décompte, 58, 57, 56… 43. Times Square. Le voila le Broadway qu’on croyait connaitre, les affiches démentes et les lumières qui éblouissent, la foule qui se presse et les vitrines folles, les comédies musicales et les écrans géants. Je  ne sais où poser le regard, de nuit tout scintille, flashes qui glignotent et phrares qui brillent, les rues sont bondées et les taxis jaunes klaxonnent, c’est trop, trop grand, trop lumineux, trop fou. Epuisant. Je fuis.

Je préfère à Times Square l’ambiance bohème du Village, plus bas. Les anciens ateliers sont devenus de chics galeries et des cafés bobo, les squats des lofts luxueux : l’éternel cercle bien connu de la gentrification, les artistes viennent pour le loyer abordable, le quartier bouge, devient à la mode, attirant, donc les plus aisés s’y installent, les prix grimpent. C’est ce qui se passe aussi pour Brooklyn.

Brooklyn. J’y passe une journée, un mardi de grisaille. D’abord le pont suspendu, qui se découpe sur un ciel si pâle qu’il devient translucide, et puis comme une apparition fantasmée l’île surgit des eaux et de la b

rume. Manhattan de loin change de visage, entre reflet et l’origine, les tours dressées, fières et immobiles. La ville changée, son agitation bouillonnante un temps suspendue, et le vieux pont de pierre, majestueux, qui enjambe l’East River et attrape les terres des deux « borough ». Vous serez ensemble maintenant,  1883.

Je marche entre les entrepôts reconvertis de Dumbo devenu un quartier choyé et bohème à son tour, puis m’aventure au hasard dans de petites ruelles. Tout est si calme, oubliée la foule impatiente et le bruit. On se croirait presque à la campagne : la mousse et le lierre envahissent librement les trottoirs et les murs, les rues pavées tournent et se rétrécissent, capricieuses, et les petites baraques aux les portes de bois parfois ouvertes ne ressemblent pas à leurs grandes soeurs de beaux quartiers de l’Upper West Side. Des jouets trainent par terre.

Je me retrouve ensuite dans une zone portuaire et industrielle, Flushing Avenue semble s’étirer à l’infinie, et sur une centaine de mètres je découvre un paysage étonnant : plusieurs vieilles bâtisses, du XIXème je pense (mais je n’ai sais rien), ont été laissé à l’abandon, perron recouvert de folles fougères et façades presque écroulées dévorées par la végétation, toit détruit, ouvert sur ce monde disparu dont on ne peut plus rien savoir… Sur les hautes grilles rouillées, des avis placardés rappellent que l’accès nous est interdit. cela restera mystère…

Plus tard, je me retrouve au milieu du quartier juif. le temps semble s’être arrêté avant la guerre. J’ai l’impression étrange d’évoluer dans un film : de petits bonhommes habillés de noir, en barbe chapeau, « payos »ondulés et redingote, l’air si sérieux, avançant sans hâte appuyé sur de longs parapluie qui deviennent cannes. Les enfants à l’identique, blonds, roux, bruns parfois, les boucles et la tête rasée, s’entassent dans les bus scolaires jaunes recouverts d’inscription en hébreu. Car on ne parle pas anglais ici mais la langue de Moïse. Des jeunes femmes qui doivent avoir mon âge poussent des landaus d’un autre temps en discutant entre elles, jupes sous le genoux, bas épais et petits chapeaux discrets. J’ai du mal à m’imaginer ce qu’est réellement leur vie… peine à croire que Manhattan est à trente minutes d’ici. A quel époque sommes nous vraiment?  Je suis troublée, prise de court, ce monde qu’on dirait immuable m’étonne tant.. étrange trace d’une vie autrement disparue qu’on persiste ici à étirer, et sans les portables que les garçons ont souvent à la main je les croirais presque totalement imperméables aux changements si rapides de notre société.  Ce quartier si tranquille.

La musique, pourtant, c’est ce qui m’a rendue la plus heureuse à New York. Concert de blues et de musique cubaine dans un bar de SoHo, gospel ou hip hop dans la rue, les guitares sur le toit la dernière nuits, les percussions de l’African-American Pride à Harlem.. La musique comme un fil noir et chaud cousu de notes et de mains qui battent le tempo, la peau tendue des tambours, et puis la peau tendue des gens, le rythme qui bat en dessous, on est vivant.

Bien sur, la musique c’est aussi Harlem, Uptown…. Harlem, le nom mystérieux ce claquement sonore, el barrio aussi avec ses gun shots et ses gangs, rue Malcom X nous voilà et on a toute l’Histoire, pourtant tout à changé tellement, ce qu’on avait lu ou vu c’est si loin. Des villas en brique aux perrons fleuris,  le métal peint des petites barrières et les tons claires des volets, quelques barres de HLM colorées ( les « projects ») qui feraient rêver La Courneuse, des arbres en ligne en cheveux ordonnés. Ici et là, un terrain vague, des chienss et un homme qui mendie, des poubelles éventrées et un café oscur. Mais tout est calme, les gens se baladent ou s’arrêtent un moment pour discuter aux pas des portes.

Le dimanche matin, au milieu de ces gens-de-couleur démarche bonhomme, quelques blancs touristes une carte à la main cherchent leur sacré graal. Une file immense devant l’Abyssian, la fameuse église où Kate la coloc de Lauren nous avait proposé d’aller. C’est étrange de penser que c’est vers Dieu malgré tout qu’ils avancent cette fois, ce Dieu que certains louent et chantent pendant que d’autres qui n’y croient plus les regarderont comme au spectacle.

Ni Lauren ni moi ne voulions de cela. Et nous avons bien fait, puisque la semaine suivante avec Axelle, une française, j’assisterais à un gospel où nous serons parqués à l’étage entre blancs, spectatrices malgré nous d’un show qui nous mettra mal à l’aise. Car comme toujours, lorsque je deviens moi aussi touriste, lorsque je suis pâle, si pâle, si étrangère, alors que plus que tout j’aspire au partage, à la reconnaissance mutuelle et à l’échange, je me sens mal.

Ca me trouble. en quoi serais-je plus légitime ici que ces couples qui s’extasient sur les fantaisies locales et cherchent à prendre des photos en cachette alors que l’on nous l’a interdit? Qu’ai-je de plus, de moins, ou de différent?

Je ne dis pas que tous les « autres » sont une même masse affamée ou superficielle, quoi qu’il en soit je trouve ça beau d’être curieux, de voyager. Mais intimement je me défends de ressembler à ceux qui photographient sans regarder, passent sans s’arrêter.

Je ne vais pas seulement à l’église pour écouter de la musique. Sinon je serais allée à un concert gospel. J’avais envie de partager une expérience, de croire et de chanter. C’est dur d’expliquer cela, surtout que je sais que certains d’entre vous ne comprennent pas ce lien spirituel, on en a déjà discuté longuement, mais c’était important pour moi, et pour Lauren aussi.

On a donc marché jusqu’à trouver une petite église, où on est entrée au hasard. La messe n’avait pas encore commencé, des femmes chantaient, les gens discutaient sur les bancs. Une vieille dame sérieuse nous a fait nous assoir au milieu, derrière les noirs, et nous a donné un livret.

C’était magique. Les voix n’étaient pas toutes très belles, moins justes ou moins belles  surement que l’impressionnant choeur de la Canaan Baptist Church où je suis allée le dimanche suivant. Mais c’était bien plus fort, bien plus profond. Tous ces femmes en robe et chapeau, ces hommes en costume, les filles tressées et les petits bonhommes en smoking. Ils nous ont accueilli chaleureusement, nous les blancs, car oui cette fois il ne s’agit pas d’être subtil, c’était bien de couleur qu’il s’agissait. les noirs devant, et les blancs derrière. Avec quelques mélanges, des vagues et des fusions, des mains serrées, des embrassades, et des regards, ce chant bouleversant « We are so glad you were here ». Nous étions ensemble. Il fallait se lever, et chanter nous aussi, suivant le texte dans le gros missel. ? La voix de Lauren pure et cristalline, la mienne trébuchant sur des mots inconnus.

C’est si nouveau pour moi, je ne sais pas vraiment qui parle,  pourquoi, et ne comprends pas tout ce qu’on dit je l’avoue. Mais c’est si différent d’une messe catholique française (je parle depuis ma toute petite expérience cela dit…) Les gens frappent dans leurs mains, chantent, mais répondent aussi pendant le prêche et le sermon. Ils lèvent les bras, acquiescent et encouragent le prêcheur, crient parfois « oh yes », ferment les yeux en balançant la tête. Et celui ou celle qui a la parole n’est jamais monotone. Il martèle ses mots, élève la voix, s’emporte.. cela relève presque du meeting politique, rappelle les vieilles vidéos de Martin Luther King que l’on a un jour tous du voir.

J’écris trop, une de plus. Je voudrais encore vous parler de Williamsburg, de son marché au puce et de ses boutiques d’art, de ma balade en ferry au coucher du soleil, de la vue sur la Statue de la Liberté et de ma grande émotion sur Ellis Island, là où arrivaient tous les migrants entre 1892 et 1924 et le durcissement de la Loi des quotas. De l’occupation de Wall Street et de l’engagement des nouvelles générations. De la police dans les rues et de l’obsession sécuritaire. De d’East Village, qui est le quartier que j’ai le plus aimé, de ma dernière nuit aux guitares et aux étoiles sur le toit  de C-squat, le vieil immeuble occupé depuis la fin des années 60 qui vit naitre le mouvement punk.

Mais j’ai peur de vous perdre en route…

New York I

New York… Pour beaucoup ces mots évoquent  bien des images, les souvenirs émus d’un grand voyage, ou la grandeur d’une promesse à venir.

Moi j’appréhendais cette ville:  j’avais peur de la trouver trop froide et trop lisse, n’avais jamais été transportée par l’American Dream ni désiré me perdre dans la Grosse pomme jusqu’à l’éblouissement. C’est plutôt le sud qui m’attirait, soy del sur je chantais,  le sud de l’Italie, de l’Espagne Andalucia, du Mexique, les Andes, le Brésil…  l’Afrique, puis l’Asie…

Et pourtant, lorsque je suis arrivée, lorsque j’ai vu ce long chapelet d’immeubles aux teintes sombres et argentées se découper entre le ciel et l’eau, cette silhouette inouïe dans tout ce bleu là, je me suis sentie renversée. Il n’y avait plus de haut ni de bas, juste ces bras de métal et de verre immenses à agripper le toit du monde, et moi minuscule dans mon bus, heureuse, heureuse d’y venir enfin. Le métro m’a déglutie à l’angle de la 79th Street et de Broadway, sous le bleu encore et au milieu des gens, il y avait une église, des cafés partout et une femme qui riait, j’ai ris aussi, c’était comme une avalanche de joie pure, parce que c’était fou d’être là finalement, et que je m’attendais à tout, grandeur, démence, style,  sauf à ce que ça soit beau. Beau et accueillant je veux dire.

J’étais naive, un peu inculte surement : c’est simple  je ne savais pas. Qu’ici lever les yeux donnait envie d’être architecte. Que la brique, l’acier, le verre et la pierre. Le bois. Que des moulures et des colonnes, des toits.

J’y connais rien et me maudis tout bas. Parce que je suis là à chercher mes mots et que je ne peux rien décrire . Parce que ces murs ont une histoire et que je ne la sais pas. Je n’ai pas le champs lexical, pas de champs libre, je suis coincée dans mon deux mots-trois pièces, moi je parle juste la poésie muette des vieux murs déclinants, des tons pastels et des sentiers d’abandon, pas celle de cette richesse fantastique, de ces hauts buildings aux parois transparentes, de l’époustouflant luxe Art Déco ou des années Bahaus, ni de ces étages roses et de leurs escaliers de secours ou celle des vieilles bâtisses incroyablement sculptées qui veillent encore au milieu de Wall Street, et surement pas celle de l’exubérance de ces premières tours  qui sont nées là où leurs jeunes sœurs élancées leur font maintenant de l’ombre.

Alors je suis dans le pétrin. Parce que New York, c’est tout ça, ça s’inscrit sur tous les plans, s’étend après notre horizon et gonfle la verticale, propose une douce rupture puis explose la vue.

C’est trop grand, trop fou pour  tout embraser d’un seul regard. Il y a des villes comme ça dont on saisit l’atmosphère, et alors on s’essaye à les redonner en mots, en couleurs ou en poème. On chante Paris ou Rome, on peint Venise , et on se souvient de l’ambiance qui régnait au Caire, des rythmes de Salvador da Bahia ou de Ouaga. C’est immense mais ca tient dans un écrin, ça revient en vrac pour une odeur, une vieille chanson, un plat qu’on avait aimé là-bas.

Mais New York, comment la saisir ?

J’ai eu de la peine à entrer dans Montréal, à la sentir…et puis je l’ai aimée. New York je l’ai aimée, tout de suite, follement, mais je ne sais la dire.
Elle est mille visages, hauteurs et vertige, klaxons, et puis le calme tout à coup qu’on n’espérait même plus, allongé près d’un lac du vaste Central Park ou perdu entre les entrepôts de Brooklyn, elle est le verre, l’herbe et le bronze, le bruit et la fureur, la langue qui se réinvente, see ya chinois et voy palla, elle ne dort pas pourtant elle rêve, oui elle est pétrie de songes depuis toujours, de tous ces espoirs de rues en or, on sort, on danse, elle crie des sirènes insoutenables, elle blues, elle swing, je vous l’assure elle tangue encore, elle a la gueule fardée de lumières le soir, ailleurs elle devient noire, oh New York comment la dire, je n’en sais rien, ici la bohème paisible et là les grandes affaires, on joue, on tourne, à chaque coin de rue son paysage, alors je marche, ça d’accord, je marche, ça je peux le faire.

Marcher. C’est comme ça que j’apprends une ville. J’arpente, je glisse, me relève, c’est que ça vous colle à la semelle une ville, vous la gardez, la sentez, elle s’imprime un peu en vous à chaque pas, son dessin.


Je suis allée au Moma, qui est vraiment chouette. C’est drôle, car c’est peut être des toiles de Monet dont je garderais le souvenir le plus frappant. Je pensais ne pas être tellement touchée par sa peinture, mais c’est quelque chose voir ces immenses nénuphars qui emplissent toutes la pièce, et cette lumière presque irréelle qui transcende la toile…

J’ai tout de même préféré le Metropolitan, qui est « le Louvre » New Yorkais, avec des collections impressionnantes, bien sur impossibles à voir en un jour. Émue devant les Modigliani, les Degas, les Turner ou les Rembrandt , parce que sans que cela ait de lien ce sont des artistes que j’aime beaucoup.

Dans les commerces, les premiers jours, on me parle souvent un anglais incertain, teinté de la musique de l’espagnol… Alors je n’y peux rien, on me dit Thank you mamita je réponds de nada, je ne réfléchis pas, c’est tellement plus spontané pour moi. Ici, un tiers de la population vient d’Amérique du Sud, et la plupart de la petite main d’oeuvre des bouibouis et des supermarchés est d’origine latino. On peut donc aisément parler espagnol tout le temps à New york.

Mais c’est très mal. Je suis venue ici pour améliorer mon anglais, alors un peu d’efforts bon sang!

Montréal II

Mon projet a plutôt bien avancé. Ici, on trouve de très nombreuses coopératives d’habitations.  J’ai surtout essayé d’aller dans des « coop » d’artistes, qui combinent logements, espaces de création et de partage des savoirs-faire, et lieux d’ouverture et de diffusion. La plupart du temps, elles allient à ce projet artistique toujours multidisciplinaire (on trouve dans une même coop des graveurs, des peintres, des musiciens, des acteurs, des joialliers…) une dimension politique et écologique, recyclant les eaux usées, faisant du compost pour leur potager…

L’un des artistes que j’ai rencontré, un ancien pâtissier lyonnais reconverti dans la sculpture et l’assemblage d’objets hétéroclytes (il était dans sa période parapluie!) m’a emmenée dans une fête de quartier, au coeur d’un éco-village. C’est un des autres aspects vraiment chouette de la ville : des ruelles sont laissées volontairement à l’abandon, on y laisse pousser la végétation comme si c’était un petit sentier de campagne, les gamins y jouent au ballon, les écureuils s’y baladent peinards… C’est très étonnant, dans le Sud Est de l’île (oui, rappelons le, Montréal c’est une île…), on trouve des tas de chemins comme ça, où après quelques pas, la terre souple sous les pieds et l’odeur de la menthe sauvage nous fait oublier que nous sommes en pleine ville.

Je suis donc allée à cette petite fête, donnée sur le terrain d’une maison ayant brûlé il y a une trentaine d’année et laissée aux herbes folles. A Paris, ce serait inimaginable. C’est aussi ce qui me fait penser à Berlin, ici il n’y a pas cette pression folle sur l’espace, on trouve encore des terrains vagues, des zones d’entre d’eux qu’on ne reconstruit pas  et qu’on laisse aux rêveurs et aux enfants… Ici, un petit groupe de voisins, aidés par Laurent l’artiste aux parapluies, avaient transformé ce coin de broussaille un lieu merveilleux : ils avaient installées des canapés, et aux arbres ils avaient accrochés des lampes faites en ombrelles, des vieilles photos des habitants du quartier. Il y avait un buffet libre, on m’a offert des sandwichs, de la bière, comme ça, avec le sourire. Sur la petite scène improvisée, un drôle de Toutankhamon bricolé par Laurent, des guirlandes de lumière, et bientot deux concerts, de ska reggae en québéco-espagnol, c’était vraiment sympa. J’ai dansé avec les voisins, bercée enfin par cet accent chaud et épais que j’aime tant, calice…

J’ai eu la chance de rencontrer des gens supers. Les premiers jours, j’ai habité dans le quartier Saint Denis, une ancienne zone ouvrière, toujours assez populaire, et très multiculturelle : tous les matins en passant devant l’école, j’entendais parler francais, espagnol, chinois, anglais, portugais…

Je dormais dans un hamac, chez de jeunes russes ayant passé deux ans à camper sur les routes d’Amérique du Sud avec qui je me suis très bien entendue. Nous avons discuté des heures, bière à la main, traversé ensemble la ville à vélo dans tous les sens, parlé anglais, espagnol, québécois, projeté des futurs voyages, cuisiné indien et français, j’ai pris le petit déjeuner avec toute la famille russe venue en visite, eux mélangeant sirop d’érable et dulce de leche sur des pancakes en parlant cette langue si étrange et si belle à mes oreilles.

Puis, je suis allée m’installer chez Emilie, une anglo-quebecoise que j’avais rencontré à l’hôtel où je bossais en juillet. Elle habite sur le Plateau, un quartier très animé et surtout francophone (d’ailleurs c’est fou le nombre de français que l’on croise ici…!), un peu bobo aussi, mais vraiment sympa. J’ai passé des heures à m’y baladant bouquinant dans les parcs ou à la terrasse des cafés, goutant bagels et poutine, me perdant dans les rues égales aux charmantes petites villas en brique, avec chacune son petit jardinet, et un escalier extérieur. Je suis montée jusqu’à Ostremond et Westmount, quartiers huppées aux belles maisons victoriennes  et à la pelouse parfaite. C’est vraiment une ville magnifique, et quelle bonheur de se promener dans des rues bordées d’arbres et de petites jardins… J’ai du mal à me représenter Montréal sous la neige…

 

Traditionnellement, la ville été divisée en deux par la rue Saint Laurent, avec à l’ouest les anglophones, et à l’est les francophones, mais maintenant les frontières se brouillent, et de nouvelles communautés ont fait leur apparition. C’est vraiment un gros melting pot, ça se sent dans la cuisine, dans l’esprit des gens, on entend parler toutes les langues… Mais contrairement à Paris je crois que les gens se mélangent d’avantage, sont plus ouverts. Les escaliers extérieures ont tous de petits paliers ou terrasses, ce qui permet déjà d’avoir un espace commun avec ses voisins. Dans un quartier, les gens se connaissent vite, papotent devant leurs portes et s’échangent les nouvelles… Emilie, qui habitait à Toronto et vient juste d’aménager à Montréal connait déjà ses voisins et les commerçants du coin ça m’épate! Quand je pense que je ne connais pas une seule personne de notre immeuble à Paris…

Emilie que je connaissais finalement à peine et qui m’a accueilli les bras grands ouverts a été une super hotesse. Elle m’a emmené bruncher (oh dios mio… ) dans un lieu marrant, on s’est baladé en vélo, on a été en boite (mais alors le DJ aux chiottes, d’après elle la vie nocturne est mieux à  Toronto…), on a fait le gros marché Jean Talon et goûté à des fromages québécois (elle a essayé de me convaincre que les canadiens font des bons fromages, après que je me sois moqué des cheddars et autres machins crémeux dégueulasses qu’on trouve partout ici… et ca vaut la peine d’essayer!), nous avons été été deux fois prendre le café chez le cordonnier du coin, un vieux syrien très drôle qui a voyagé dans le monde entier et nous a montré plein de photos de son pays…

J’aurais encore mille choses à vous raconter, mais ce message est déjà bien trop loin, et je veux en garder un peu pour mon retour! Simplement, quelques détails insolites qui m’ont fait sourire : c’est que même si Montréal à des airs  familiers ( la ville la plus européenne d’Amérique m’a-t-on assuré…), on peut tout de même être parfois surpris et dépaysé !

Dans les restau, il faut amenez sa bouteille : c’est écrit partout, apportez votre propre vin ! En fait, peu ont la licence qui est très chère, et de toute façon le vin est si « dispendieux » ici que dans un restaurant cela couterait les yeux de la tête. Mais les canadiens sont plutôt bière, ils en boivent plusieurs chaque jour, et d’ailleurs ont de nombreuses micro-brasseries qui produisent des bières délicieuses! J’ai testé blonde, rousse, dorée, au gingembre, au miel, à la citrouille, à la pêche… et ça reste un plaisir! Si le frigo est vide (ce qui est rare!), on va chercher son pack de bière chez le « dépanneur »… qui ne répare rien du tout, mais qui comme son nom l’indique, vous dépanne d’un sachet de riz ou d’une bouteille à toute heure du jour et de la nuit.

Les pharmacies ici sont immenses, on y trouve des crèmes, du maquillage, des médicaments biensur, mais aussi des cahiers d’école, des piles, du thon (oui!), et tout au fond généralement un petit bureau de poste… Bizarre! Une dernière chose qui m’a surprise, mais que je trouve vraiment cool : dans les rues on peut trouver des sortes d’horodateurs peinturler, qui permettent de faire des dons aux SDF, comme ça, en passant.

Une bien belle ville où vivre, un jour peut-être…

Montréal I

De nouveau fermer le sac où pour une poignée de semaine l’on fait tenir toute ça vie.  Déjà, déjà je vais quitter Montréal.

 

C’est étrange, j’ai  presque l’impression que tout m’est familier ici, comme si ces rues que arpentées tant de fois reconnaissaient enfin mon passage. Je ne dis pas « connaitre » la ville, au contraire je ne sais rien d’elle : c’est qu’il faut une vie je crois pour  apprendre une ville, une éternité de jours et de nuits à en parcourir le coeur, les silences, les alentours. Mais je parle de « reconnaissance », comme ces petits signes de tête un peu complices que l’on échange parfois quand le contact s’établit.

Ce ne fut pas facile. Les premiers jours, dans la grisaille, tordue en dedans par cette chape épaisse de nuages, je me sentais la triste spectatrice d’une ville dont je ne trouvais pas la porte.
Pas de lumière pour rendre chatoyantes les couleurs orangées carmins de la brique, pour donner du relier aux pavillons coquets et aux longues tours montrant le ciel. Rien, pas de souffle, rien que ce gris lourd et sans déchirure entourant toutes choses. J’en avais mal à la tête.
Impossible de saisir la corde vibrante, l’âme de la ville je veux dire, on entendait que la rumeur légère des voitures, pas une musique, pas une parole en l’air, et les rues presque désertes, à peine quelques ombres passantes, sans hâte et sans bruit. Et la vie, le feu, l’humeur?

J’avais peur de manquer la rencontre. De rester en surface, comme cela arrive souvent quand on ne reste que quelque jours à un endroit.  Je me disais pourquoi il y a des villes comme ça qui résistent, dont on semble rester dehors. Et d’autres qui tout de suite vous cogne, vous pénètre… Mexico, Istanbul, Buenos Aires, Marrachech, Porto…

En cherchant à comprendre, j’égrenais le nom de ces lieux, où l’on était plongé dans la vie bouillonnante, le tumulte et la beauté. Ou l’on écoutait leurs voix : les pierres qui parlent et tombent des vieux murs, des gens qui s’interpellent, des couleurs nouvelles… Tant de scènes minuscules que d’un battementde paupière on fixe sur la rétine, expèrant les garder en soi à tout jamais. Qu’est-ce qui me restera, de Montréal, de ces avenues longues et lisses, de ce calme toujours égal?

Voilà ce qui me traversait, trois jours après mon arrivée,  en regardant les tours du quartier d’affaire, assise sur les pentes du Mont Royal.

Mais je n’ai pas cédé. Mon insistance tenace, cette inquiétude au corps qui m’a fait marcher des heures et des heures, sans lassitude, a par chance fini par épouser la lumière : au matin du quatrième jour, il faisait beau. Et le soleil change tout, quand ses rayons couvrent la ville d’une lumière chaude et changeante, quand tout est ombre et or, alors enfin on est saisi.

Hier soir, en dévalant à nouveau les courbes vert tendre du Mont Royal, je me sentais émue. Heureuse, et bouleversée aussi par la lumière douce tombant sur la cime des arbres, illuminant les visages des passants tranquilles. Un dimanche soir avant l’automne. Je n’avais pas envie de partir.

 

C’est qu’elle est belle, la ville. Montréal. Elle me rappelle un peu Berlin, pour ces bicyclettes ailées plus nombreuses que les voitures, pour les parcs et l’herbe qu’on laisse pousser un peu partout, pour l’ambiance paisible et conviviale des petits bars, pour la tranquillité de ses habitants et les ruelles mal éclairées le soir, pour le compost aussi et les marchés bio… Et parce qu’on s’y retrouve le dimanche dans un grand parc pour chanter, boire et danser. Hier, je suis entrée dans le cercle des « Tamtams » : des gens de tout âge et de tout pays se retrouvent chaque semaine d’été pour écouter le rythme pénétrant de dizaines de tambours, et tous dansent, sourire aux lèvres, ensemble.

C’était incroyable…