New York II

Le premier jour, j’ai descendu Broadway. Je ne savais pas que c’était aussi long. Pour moi Broadway c’était les music hall, le strass. Mais la rue traverse Manhattan, elle semble n’en finir jamais.

D’abord, je m’égare un peu. Central Park, immense, du vert sur plus de quatre kilomètres. Tu oublies que c’est la ville qui a poussé autour, ou plutôt la nature qu’on a fait pousser dans la ville. Des oiseaux chantent, et on peut se perdre dans l’enfilade d’herbes folles autour du lac, là où personne ne vient. Au loin, un couple dans une barque.
Central Park c’est toujours dimanche. Dans l’allée de gravier entre les ormes, des danseurs, près d’une fontaine on chante du gospel, les enfants jouent, et quand la nuit tombent coureurs, cyclistes et rollers envahissent la route qui fait le tour du parc.

Colombus Circle, je reprends Brodway. 59th street, puis le décompte, 58, 57, 56… 43. Times Square. Le voila le Broadway qu’on croyait connaitre, les affiches démentes et les lumières qui éblouissent, la foule qui se presse et les vitrines folles, les comédies musicales et les écrans géants. Je  ne sais où poser le regard, de nuit tout scintille, flashes qui glignotent et phrares qui brillent, les rues sont bondées et les taxis jaunes klaxonnent, c’est trop, trop grand, trop lumineux, trop fou. Epuisant. Je fuis.

Je préfère à Times Square l’ambiance bohème du Village, plus bas. Les anciens ateliers sont devenus de chics galeries et des cafés bobo, les squats des lofts luxueux : l’éternel cercle bien connu de la gentrification, les artistes viennent pour le loyer abordable, le quartier bouge, devient à la mode, attirant, donc les plus aisés s’y installent, les prix grimpent. C’est ce qui se passe aussi pour Brooklyn.

Brooklyn. J’y passe une journée, un mardi de grisaille. D’abord le pont suspendu, qui se découpe sur un ciel si pâle qu’il devient translucide, et puis comme une apparition fantasmée l’île surgit des eaux et de la b

rume. Manhattan de loin change de visage, entre reflet et l’origine, les tours dressées, fières et immobiles. La ville changée, son agitation bouillonnante un temps suspendue, et le vieux pont de pierre, majestueux, qui enjambe l’East River et attrape les terres des deux « borough ». Vous serez ensemble maintenant,  1883.

Je marche entre les entrepôts reconvertis de Dumbo devenu un quartier choyé et bohème à son tour, puis m’aventure au hasard dans de petites ruelles. Tout est si calme, oubliée la foule impatiente et le bruit. On se croirait presque à la campagne : la mousse et le lierre envahissent librement les trottoirs et les murs, les rues pavées tournent et se rétrécissent, capricieuses, et les petites baraques aux les portes de bois parfois ouvertes ne ressemblent pas à leurs grandes soeurs de beaux quartiers de l’Upper West Side. Des jouets trainent par terre.

Je me retrouve ensuite dans une zone portuaire et industrielle, Flushing Avenue semble s’étirer à l’infinie, et sur une centaine de mètres je découvre un paysage étonnant : plusieurs vieilles bâtisses, du XIXème je pense (mais je n’ai sais rien), ont été laissé à l’abandon, perron recouvert de folles fougères et façades presque écroulées dévorées par la végétation, toit détruit, ouvert sur ce monde disparu dont on ne peut plus rien savoir… Sur les hautes grilles rouillées, des avis placardés rappellent que l’accès nous est interdit. cela restera mystère…

Plus tard, je me retrouve au milieu du quartier juif. le temps semble s’être arrêté avant la guerre. J’ai l’impression étrange d’évoluer dans un film : de petits bonhommes habillés de noir, en barbe chapeau, « payos »ondulés et redingote, l’air si sérieux, avançant sans hâte appuyé sur de longs parapluie qui deviennent cannes. Les enfants à l’identique, blonds, roux, bruns parfois, les boucles et la tête rasée, s’entassent dans les bus scolaires jaunes recouverts d’inscription en hébreu. Car on ne parle pas anglais ici mais la langue de Moïse. Des jeunes femmes qui doivent avoir mon âge poussent des landaus d’un autre temps en discutant entre elles, jupes sous le genoux, bas épais et petits chapeaux discrets. J’ai du mal à m’imaginer ce qu’est réellement leur vie… peine à croire que Manhattan est à trente minutes d’ici. A quel époque sommes nous vraiment?  Je suis troublée, prise de court, ce monde qu’on dirait immuable m’étonne tant.. étrange trace d’une vie autrement disparue qu’on persiste ici à étirer, et sans les portables que les garçons ont souvent à la main je les croirais presque totalement imperméables aux changements si rapides de notre société.  Ce quartier si tranquille.

La musique, pourtant, c’est ce qui m’a rendue la plus heureuse à New York. Concert de blues et de musique cubaine dans un bar de SoHo, gospel ou hip hop dans la rue, les guitares sur le toit la dernière nuits, les percussions de l’African-American Pride à Harlem.. La musique comme un fil noir et chaud cousu de notes et de mains qui battent le tempo, la peau tendue des tambours, et puis la peau tendue des gens, le rythme qui bat en dessous, on est vivant.

Bien sur, la musique c’est aussi Harlem, Uptown…. Harlem, le nom mystérieux ce claquement sonore, el barrio aussi avec ses gun shots et ses gangs, rue Malcom X nous voilà et on a toute l’Histoire, pourtant tout à changé tellement, ce qu’on avait lu ou vu c’est si loin. Des villas en brique aux perrons fleuris,  le métal peint des petites barrières et les tons claires des volets, quelques barres de HLM colorées ( les « projects ») qui feraient rêver La Courneuse, des arbres en ligne en cheveux ordonnés. Ici et là, un terrain vague, des chienss et un homme qui mendie, des poubelles éventrées et un café oscur. Mais tout est calme, les gens se baladent ou s’arrêtent un moment pour discuter aux pas des portes.

Le dimanche matin, au milieu de ces gens-de-couleur démarche bonhomme, quelques blancs touristes une carte à la main cherchent leur sacré graal. Une file immense devant l’Abyssian, la fameuse église où Kate la coloc de Lauren nous avait proposé d’aller. C’est étrange de penser que c’est vers Dieu malgré tout qu’ils avancent cette fois, ce Dieu que certains louent et chantent pendant que d’autres qui n’y croient plus les regarderont comme au spectacle.

Ni Lauren ni moi ne voulions de cela. Et nous avons bien fait, puisque la semaine suivante avec Axelle, une française, j’assisterais à un gospel où nous serons parqués à l’étage entre blancs, spectatrices malgré nous d’un show qui nous mettra mal à l’aise. Car comme toujours, lorsque je deviens moi aussi touriste, lorsque je suis pâle, si pâle, si étrangère, alors que plus que tout j’aspire au partage, à la reconnaissance mutuelle et à l’échange, je me sens mal.

Ca me trouble. en quoi serais-je plus légitime ici que ces couples qui s’extasient sur les fantaisies locales et cherchent à prendre des photos en cachette alors que l’on nous l’a interdit? Qu’ai-je de plus, de moins, ou de différent?

Je ne dis pas que tous les « autres » sont une même masse affamée ou superficielle, quoi qu’il en soit je trouve ça beau d’être curieux, de voyager. Mais intimement je me défends de ressembler à ceux qui photographient sans regarder, passent sans s’arrêter.

Je ne vais pas seulement à l’église pour écouter de la musique. Sinon je serais allée à un concert gospel. J’avais envie de partager une expérience, de croire et de chanter. C’est dur d’expliquer cela, surtout que je sais que certains d’entre vous ne comprennent pas ce lien spirituel, on en a déjà discuté longuement, mais c’était important pour moi, et pour Lauren aussi.

On a donc marché jusqu’à trouver une petite église, où on est entrée au hasard. La messe n’avait pas encore commencé, des femmes chantaient, les gens discutaient sur les bancs. Une vieille dame sérieuse nous a fait nous assoir au milieu, derrière les noirs, et nous a donné un livret.

C’était magique. Les voix n’étaient pas toutes très belles, moins justes ou moins belles  surement que l’impressionnant choeur de la Canaan Baptist Church où je suis allée le dimanche suivant. Mais c’était bien plus fort, bien plus profond. Tous ces femmes en robe et chapeau, ces hommes en costume, les filles tressées et les petits bonhommes en smoking. Ils nous ont accueilli chaleureusement, nous les blancs, car oui cette fois il ne s’agit pas d’être subtil, c’était bien de couleur qu’il s’agissait. les noirs devant, et les blancs derrière. Avec quelques mélanges, des vagues et des fusions, des mains serrées, des embrassades, et des regards, ce chant bouleversant « We are so glad you were here ». Nous étions ensemble. Il fallait se lever, et chanter nous aussi, suivant le texte dans le gros missel. ? La voix de Lauren pure et cristalline, la mienne trébuchant sur des mots inconnus.

C’est si nouveau pour moi, je ne sais pas vraiment qui parle,  pourquoi, et ne comprends pas tout ce qu’on dit je l’avoue. Mais c’est si différent d’une messe catholique française (je parle depuis ma toute petite expérience cela dit…) Les gens frappent dans leurs mains, chantent, mais répondent aussi pendant le prêche et le sermon. Ils lèvent les bras, acquiescent et encouragent le prêcheur, crient parfois « oh yes », ferment les yeux en balançant la tête. Et celui ou celle qui a la parole n’est jamais monotone. Il martèle ses mots, élève la voix, s’emporte.. cela relève presque du meeting politique, rappelle les vieilles vidéos de Martin Luther King que l’on a un jour tous du voir.

J’écris trop, une de plus. Je voudrais encore vous parler de Williamsburg, de son marché au puce et de ses boutiques d’art, de ma balade en ferry au coucher du soleil, de la vue sur la Statue de la Liberté et de ma grande émotion sur Ellis Island, là où arrivaient tous les migrants entre 1892 et 1924 et le durcissement de la Loi des quotas. De l’occupation de Wall Street et de l’engagement des nouvelles générations. De la police dans les rues et de l’obsession sécuritaire. De d’East Village, qui est le quartier que j’ai le plus aimé, de ma dernière nuit aux guitares et aux étoiles sur le toit  de C-squat, le vieil immeuble occupé depuis la fin des années 60 qui vit naitre le mouvement punk.

Mais j’ai peur de vous perdre en route…

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