New Orleans, I

L’écriture et la route ; toujours mon voyage est double. Extériorité des mots qui observent, de l’appareil qui plaque son cadre sur le jour pour en extraire l’image. Voir et en découdre, on n’y échappe pas. Même si on tente de s’immerger, de se plonger dans le grand bain d’une ville ou d’un paysage, de vivre loin des flash des touristes qui n’auront on le sait que la superficielle coquille brillante,  on ne comble jamais vraiment la distance de soi à ici, cet ici qui se dérobe et qu’on ne fait jamais « home ».

New Orleans.  Depuis New York, ce fut un long voyage. Et puis non d’ailleurs, pas un voyage, ce ne peut-être un voyage cette absence de vie et d’image, je veux dire cette anésthésie de l’être, ce passage éclair dans des Etats dont je ne sais presque rien. Virginie Caroline du Nord Géorgie Alabama Mississipi.

Un trajet. Juste un trait sur une carte, un trait épais et long qui meurtrie et chavire, un nombre de miles sans points qui s’accumulent, oui juste l’épaisseur de la fatigue, ce long engourdissement du corps douloureux et de la tête qui tombe, et cette distance qu’on accumule.  Une ligne pointillée, quelques taches comme cela entre les espaces vides.

L’accent claquant  qui plaisantent à l’arrière du bus, les insultes des mécontents quand le chauffeur refuse la pause cigarette. Seule blanche au milieu de ceux qui me dévisagent -pâle, expérimenter à nouveau ce sentiment confus, renversé, être à son tour la minorité visible.

Atlanta avant l’aube, deux heures d’attente dans le terminal bondé, les sacs tachés et les silhouettes endormies qui jonchent le sol. L’odeur des corps fatigués, de la nourriture et de la poussière. Une petite fille de quatre ans, malicieuse, qui soutient que mon anglais est tout de même assez bon pour faire la conversation, et m’offre un cure dent en l’échange d’une sucette rose. Sa mère, ingénue, qui me demande pourquoi en France on mange des escargots à tous les repas, et qui s’étonne que je ne sois pas « fashion » puisque j’habite dans la capitale de la mode. Mon passionnant compagnon de voyage pour quelques heures, venu du Honduras dans sa jeunesse,  qui m’avoue n’avoir commencé à se cultiver qu’autour de la trentaine, en regardant Discovery et History Channel, et rêve d’une bonne éducation pour ses propres enfants.

L’épuisement après mes deux dernières nuits presque-blanches new yorkaises. Moi qui pensais m’enfermer pendant 36 heures dans une bulle paisible de lectures et de rêves sur mon Amérique nouvelle, piochant quelques images au gré des kilomètres, me voilà chahutée, impossible de dormir plus de deux heures d’affilée, transferts, arrêts successifs , cris au micro et nettoyage du bus… On nous malmène, nous réveille à grandes lumières en plein milieu de la nuit, et puis souvent il faut attendre, attendre au milieu de stations tristes et glauques où semble errer toute la misère du pays.

Au bout du deuxième jour, en fin d’après-midi, estomaquée je traverse enfin l’immense Mississipi. L’autre rive longtemps restera invisible…

New Orleans, enfin. Première vision, des terrains vagues et des maisons détruites, encore, et puis le centre-ville qui s’allume alors que la nuit tombe.

New Orleans la métisse, aux confluents de plusieurs cultures. Elle est née française en 1718, et puis elle est noire, tout autour les plantations et leur terrible histoire, elle devint espagnole dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, elle est créole,  épices et latino maintenant.

Le premier jour je marche le long de la ligne du tramway. Traverse la zone d’entrepots, brique rouge et toits brulés.

Canal Street, les palmiers et les boutiques, un Mac Donald. La foule s’y presse, je ne m’attarde pas. Passe chercher une carte au Visitor Cente, où je tente même pour la première fois de parler de mon projet. Le plan que l’on me tend me donne l’impression d’une ville minuscule, concentrée autour du French Quarter. Mais je découvrirais par la suite que ce quartier charmant mais bien touristique n’est qu’une petite tache rectangulaire sur la carte de la ville que Megan me prêtera.

Cependant, le premier jour je suis docile, et suis les indications de mon papier couvert d’annonces de restaurants et de salles de concerts.

Et je suis effrayée par cette stupéfiante enfilade de magasins de souvenirs, babioles et masques aux vitrines bariolées depuis lesquels des vendeurs trop avenants alpaguent le chaland, sur la route pavée des couples sexagénaires qui mitraillent la ville depuis leur calèche,  plus loin des peintres bradant caricatures et dessins baclés à des Texans ravis… Où elle la ville réjouissante dont on m’avait parlé? Je fuis, et me retrouve rue à l’autre bout du French Quarter, sur la verte Esplanade street aux magnifiques demeures. J’arpente, lentement, les rues quadrillées du Vieux Carré, où étrangement les touristes ne semblent pas s’attarder. Il n’y a presque personne pour déranger ma tranquilité nouvelle, un viel home qui gravement m’observe, quelques chats nonchalants et des bicyclettes filant sur le pavé, du vent, beaucoup de vent.

Je marche, rue après rue je remplis le quadrilatère un deux trois. La lumière chaude n’éclaire qu’un coté de la ville. c’est magnifique. Le ciel soudain s’assombrit d’une palette de noirs et d’indigo, lourd d’épais nuages annonçant l’orage qui éclatera bientot, laissant passer les rayons d’or parant la ville d’une beauté fascinante, faisant ressortir le doux éclat des maisons coloniales.

La plupart de ces maisons datent du début du XIXème siècle. Jolies terrasses et habillage de stuc ou de bois qui décorent les façades aux couleurs toujours vives. Mais les volets sont fermés, et nulle bruit ne passe à travers les portes closes.

Plus tard je repasserai par Royal Street, et ses hétéroclites galleries d’art où il fait bon flâner. la prestance superbe des  premières maisons créoles, sur les beaux balcons de fer forgé de l’empire espagnol pendent souvent des drapeaux à fleur de lys, le symbole ravivé de la ville après le terrible ouragan.

Et puis au coucher de soleil j’échoue près du Mississipi que le soir teinte de déclinaisons d’orange et de rose… J’ai envie de prendre mon temps ici, la chaleur presque tropicale en effet se prête à la langueur et à l’oisiveté, comme semblent vouloir me le rappeler les passants nonchalants sur la rive et les fauteuils d’osier aux larges accoudoirs sur les terrasses en bois. Après l’agitation de New York, les secousses et remous que cela a provoqué en moi, je prends plaisir à marcher doucement dans ces rues presque désertes.

Un autre jour j’irais me perdre dans le « swamp » de l’immense parc de la ville. Je marche, traverse le paysage marécageux, les méandres boueux se déclinent en camaieux de verts sauvages, d’ocre et de terne, les bras ailés des palmiers, les troncs rugeux des chênes et puis les cyprès chauve racines en l’air, tous ces détours, de bois et d’eau, la tasse, au dessus presque sans un bruit l’envol de grands oiseaux cendrés qui frôlent les lambeaux . J’écoute Beyond the Missouri Sky, et de fleuve en fleuve navigue, l’imaginaire radeau et je débarque, usée et éblouie encore, par le calme qui envahit ces vertes berges.

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