New Orleans II

J’aime aussi me promener dans le Garden District, au milieu de sa luxuriante végétation et de ces magnifiques demeures.

Architecture. Oiseaux. Plantes. Je maudis encore mon manque de culture dans ces domaines. Je voudrais tant savoir avec richesse et précision ce qui réjouit les sens, et me voila qui sèche. Goutte, à goutte.

Les trottoirs souvent pavés de vieilles pierres grises ou roses sont parfois soulevés par les grosses racines joueuses des arbres centenaires. Il fait bon vivre ici, on boit un verre de vin à la lueur du soir venant, assis sur une chaise inclinée dormant sur la terrasse, où la tête renversée dans un hamac de corde que le vent doucement balance. La vie du sud.

De temps en temps, à travers une grille ou une verte haute on aperçoit de magnifiques jardins à la pelouse d’un vert tendre, des tables en fer forgé plantant leur pied délicat dans l’herbe fraichement tondue, où des statues en pierre saluent leurs soeurs modernes d’acier et de plastique rouge ou jaune. A son de l’eau des fontaines on devine la douceur des jours qui s’écoulent ici, comme cela doit être agréable de s’éveiller derrière ses fenêtres aux jolis cadres de bois peints et de voir l’aube fait rougir le ciel derrière les acacias.Tout est si calme et si beau.

 

Lorsque je rentre ce vendredi soir, Megan, la fille qui m’héberge les premiers jours, me propose de sortir avec deux amis à elle. Me revoilà à Bourbon street la débauche, des serveuses à demi nues sur des balançoires qui survolent une foule de fêtards et de touristes, des très jeunes blacks en mini-jupe moulante et en talons plateforme qui se déplacent en se tenant la main, plus loin des étudiants embrassent une poupée gonflable et ouvrent leur chemise… Tout est vulgaire et dément, depuis les balcons les hommes balacent des colliers de plastique aux filles qui montrent leur poitrine ou hurlent attirer l’attention, l’alcool coulent à flot dans les gobelets de plastique, des femmes presque dénudées proposent aux passants des shots qu’elles offrent dans leur bouche , partout des boites de nuits et des clubs de strip tease aux néons clignotants et aux photos aguicheuses… Les amis de Megan,  d’insupportables texans, confirment la vision caricaturale du beauf américain (i want a bigger car, a bigger TV)… Je fuis, retourne à Frenchmen Street où j’avais passé la veille une merveilleuse soirée, entre concerts de jazz et lindy hop sur les pavés.

Sur Frenchmen street.. c’est le bonheur! Des fanfares dans la rue et couples enlacés, c’est la bohème et le blues, les années trente à nouveau chantent les filles en robe courte d’antan et les hommes chapeau-bretelles. Nous voilà dans un autre monde…

La musique, swingue ma life et bee bop di wa, les cordes frottent et les voix rauques, mon coeur palpite soudain, c’est si bon d’être là et les jupes se soulèvent, jambes arquées et les bonds levés, fleurs et bandeaux dans les cheveux lissés. Les couples dans la rue et à l’entrée des vieux clubs de jazz, le parquet sous mes pas qui grince et fredonne la belle Histoire, on danse ici, on chahute et on tourne, les visages épanouis riant dans la lumière chatoyante des ampoules tricolores.
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Malgré toutes ces belles découvertes et la musique ma joie, les premiers jours je me réveille flétrie, est du mal à remettre de ces chaotiques deux jours de bus. doutes et les peurs, élastiques, bing bang te reviennent à la figure. Parce qu’il va falloir faire surgir la suite. Et qu’elle ne naitra que de moi seule. J’envoie des mails, passe des coups de fils pour la première fois dans mon anglais encore hésitant.  Je digère mal les refus, les silences, le flou, j’aurais besoin de savoir un peu où je vais.

New Orleans c’est pour moi l’intensité folle d’un coup de foudre, lumières et tremblements, tout est si intense, si fatigant, que je suis à fleur de peau, l’émotion montagne-russe et la confiance déraille. Mes longues marches pieds brulés, les quartiers où je me paume quand il ne fait pas bon y trainer, la musique, oh la musique encore, et puis les nuits souvent trop courtes, la solitude, l’attente.

Et cet étrange sentiment d’insécurité et de bien-être à la fois. Au Brésil au moins le danger était palpable, on savait, où il ne fallait pas aller. Ici, cette faille immense entre cette impression calme, la douceur et la gentillesse des gens qui sourient et disent bonjour à tous ceux qu’ils croisent, et ce qu’on me dit de cette ville qui à le plus fort taux de crimes de toute l’Amérique du Nord, comme le rappelle les grands panneaux devant les églises où chaque jour plusieurs noms d’assassinés viennent s’ajouter au crayon.

Pourtant lentement mon projet avance. Je vous le raconterai à mon retour, j’ai finalement habité chez Kate et Ben, un couple d’artistes anarchistes (elle peint, dessine, il fait des BD), que j’avais rencontré à une réunion pour l’organisation d’une Free market, puis dans la coloc d’Alyssa (que j’ai connu au magnique jardin communautaire où elle travaille), qui vit avec Jaffar, son copain qui bosse aussi dans l’agriculture soutenable, Laura une prof de Yoga, et Stéphanie une réalisatrice de documentaire qui montait un film sur les accouchements « naturels ».. en France et en Belgique.

Encore une fois, je ne peux tout vous décrire… J’essaye juste de dépeindre un peu l’incroyable atmosphère de la ville, celle où pour le moment j’ai fait le plus de rencontres fabuleuses. Les derniers jours, on me reconnaissait dans la rue. Quel étrange et agréable sentiment à la fois de se sentir si vite familier avec une poignée de lieux, d’y être si bien.

Il me faudrait vous raconter aussi ma rencontre avec ces deux blacks qui m’ont pris en stop, trop heureux que « pour la première fois une blanche veuille bien monter dans leur voiture » et tout ce que cela révèle sur cette ville où les communautés se mélangent pas,  peut-être parce qu’encore dans les années 1960 le French Market par exemple était interdit aux noirs.

Je voudrais vous parler de la pauvreté et de la violence, de l’énergie et de l’union après l’ouragan, de ces incroyables efforts et projets pour reconstruire une ville où il ferait bon vivre, vous parler aussi du pique-nique et des soirées anarchistes, de l’organisation d’Occupy Nola, vous rapporter mes débats animés de nombreuses fin d’après midi avec Aymeric, un français babacool ancien corporate qui a tout fuit pour voyager aux Etats-Unis où il vit depuis dix ans de squat en squat, la fabrication des masques de Carnaval à l’arrière des cafés, les balades en vélo, les cours de swing au café de Mimi, les lectures à la librairie des activistes, la beauté du Mississipi au coucher du soleil, la douceur des gens, et tant, et tant encore…