La récolte du jour

Cette semaine, je suis bien débordée,  dors peu, vogue parfois entre le stress et la mélancolie…

J’ai fait le plein de fruits-jolis pour me redonner le sourire, et la force de retourner au combat! (c’est pas pour rien qu’on dit  « pesquisa de campo« , c’est un terme militaire ça!)

Chaque matin un petit jus, couleurs et délices, et doucement ça repart !

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de haut en bas

(les fruits seulement)

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maracuja : fruit de la passion

 maça : pomme

banana nanica : la banane la plus répandue ici 

lemão : citron vert 

laranja -pera : orange-poire

manga : mangue

caqui : kaki

limão-cidra : euh… clémentine? 


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Le centre de São Paulo

Voilà ce que l’on m’a dit quand j’ai voulu venir vous voir.

«  Ne va pas dans le centre, les murs pleurent et la violence est partout, tu sais ?

Ne va pas dans le centre, ceux qui n’ont rien te prendront tout. Il y a la drogue et les armes, les regards flous de pauvreté, et le sol est sale. Les poubelles meurent le ventre ouvert pendant qu’on leur retourne les entrailles, des hommes aux pieds nus poussent des charrettes de bois, des enfants aux genoux éraflés mendient et volent les passants.

Ne vas pas dans le centre, les foules passent sans s’arrêter jamais, flux de fantômes que la misère effraye. Tout est gris ici, tout est larme. Des armées de zombies, la gueule défaite et les pupilles vides, marchent et titubent sur l’avenue. Ce sont nos morts, ceux que la société sans vergogne abandonne, qui reviennent pour se venger de nous.

Ne va pas dans le centre, c’est la nuit, le malheur. Les immeubles s’écroulent et personne ne regardent. Tous ces pauvres venus d’ailleurs, des terres arides et affamées du Nordeste , de La Bolivie, ou de l’intérieur incompris, on les entasse dans les étages, des familles entières, sept huit douze personnes dans une pièce insalubre, minuscule, qu’ils payent de plus en plus chers à des gérants voleurs.

Ne va pas dans le centre, petite, il y a des corps endormis qui jonchent le sol, l’odeur du malheur qui rode partout et des histoires terribles. Les fenêtres sont brisées et le vent s’y engouffre., on vit dans du carton et sans plus d’espoir. Ne t’y égare pas seule, tu verras la souffrance sous les paupières closes et les gamins qui pleurent, qui pleurent en silence. 

Ne va pas dans le centre. Tu vas te perdre et tu ne reviendras plus jamais ».

Rio de Janeiro

Allongée sur la plage. Rio la tête à l’envers, le bleu sans la douleur, qui partout en moi se répand.

En dessous les corps tannés de soleil, brillants d’huile et de crème, les corps innocents et incertains des enfants qui jouent et les vieux corps des amants lassés. Les jambes infinies des filles en jupes courtes et le ventre musclé des joueurs de volley ; la peau qui se décline en mille tons de lumière sous celle clair des cieux de midi.

Ipanema. Ipanema ce n’est plus un nom mais un précieux sésame,  le doux cri d’une bossa nova, la table d’un café fameux et le sable fin déroulé au pied des vagues qui s’écroulent, immenses.

De toute part on ne trouve que beauté.

Et l’âme, l’âme épanouie enfin, qui s’étire, sort de son carcan étroit et se tisse aux bruits, aux parfums, aux humeurs, l’âme  qui s’ étend, s’étend encore et se fait l’égale de l’infini du ciel.

Plus jamais après Rio elle ne pourra rentrer dans une petite boîte.

Il y a deux ans nous avions grimpé jusqu’au grand Christ de pierre qui domine de ses bras ouverts la ville que nous aimions.

Plus un doute devant le sublime : voilà, voilà, nous entrions au paradis. Douces collines aux pentes verdoyantes, longues plages claires bordant l’océan d’un bleu profond comme un regard, troublant, et la ville au creux de cette nature reine, luxuriante, la ville comme un songe, un cri d’amour des hommes à leur terre-mère, comme un tableau d’hier, des taches colorées et discrètes, des rues, des toits, une cité irréelle nichée dans les bras du monde, et puis au loin les îles et les montagnes, embrassés d’une brume légère, rêveuse, déposant ci et là ses baisers vaporeux.

Au delà de tout ce que j’avais pu voir auparavant. J’étais restée stupéfaite, muette et immobile devant tant de grâce et de beauté. Comme si soudain, toutes les choses du monde avaient trouvé ici bas leur place.

Mais sous les bras du Corcovado qui semble, silencieux, veiller sur la cité merveilleuse, il y a tout ce qu’on ne voit pas. Il y a la lente asfixie des travailleurs, les yeux voilés et l’âme fourbue, il y a cette foutue violence que je ne comprends pas, les sombres trafics et les enfants qui s’agrippent aux sacs des passants puis disparaissent en une nuée de petites mains. Il y a la folie des nuits de Lapa, l’alcool à flot et les rythmes sourds des tambours africains, les filles à-demi nues et la bouche des travestis. Il y a Vigario, Rocinha et le Morro da Fé et leurs milliers d’habitants, les opérations insensées de nettoyages qui les laissent les bras ballants et le cœur pétrifié, les dommages collatéraux et les balles perdues dans les ruelles étroites, la connerie et l’argent qui leur brûle les doigts. Il y a la colle et les regards fous, le crack et les mains moites. Les touristes sur la plage, les gamins qui tapent pieds nus dans des bouteilles et crient à chaque but, les femmes-enfants, les catadores qui récupèrent les cannettes et le carton dans les poubelles défaites, les estropiés, ceux qui torse-nu courent le long de la plage, les filles en cheveux et en bikini…

Tout cela, tu ne le vois que lorsque tu descends, descends de ton paradis là-haut, que tu te colles le nez aux façades qui dégringolent, aux odeurs écoeurantes des sacs crevés, à la misère et au chagrin, que tu arpentes sans fin les rues en enfilade, que comme eux tu t’assoies au bar collant d’un boteco pour prendre un petit café et un salgado, que tu écoutes les voix cassées, l’espoir, la joie, que tu ouvres tes bras comme ils t’ouvrent les leurs.

Je revenais à Rio de Janeiro, pour la troisième fois…