Rio de Janeiro

Allongée sur la plage. Rio la tête à l’envers, le bleu sans la douleur, qui partout en moi se répand.

En dessous les corps tannés de soleil, brillants d’huile et de crème, les corps innocents et incertains des enfants qui jouent et les vieux corps des amants lassés. Les jambes infinies des filles en jupes courtes et le ventre musclé des joueurs de volley ; la peau qui se décline en mille tons de lumière sous celle clair des cieux de midi.

Ipanema. Ipanema ce n’est plus un nom mais un précieux sésame,  le doux cri d’une bossa nova, la table d’un café fameux et le sable fin déroulé au pied des vagues qui s’écroulent, immenses.

De toute part on ne trouve que beauté.

Et l’âme, l’âme épanouie enfin, qui s’étire, sort de son carcan étroit et se tisse aux bruits, aux parfums, aux humeurs, l’âme  qui s’ étend, s’étend encore et se fait l’égale de l’infini du ciel.

Plus jamais après Rio elle ne pourra rentrer dans une petite boîte.

Il y a deux ans nous avions grimpé jusqu’au grand Christ de pierre qui domine de ses bras ouverts la ville que nous aimions.

Plus un doute devant le sublime : voilà, voilà, nous entrions au paradis. Douces collines aux pentes verdoyantes, longues plages claires bordant l’océan d’un bleu profond comme un regard, troublant, et la ville au creux de cette nature reine, luxuriante, la ville comme un songe, un cri d’amour des hommes à leur terre-mère, comme un tableau d’hier, des taches colorées et discrètes, des rues, des toits, une cité irréelle nichée dans les bras du monde, et puis au loin les îles et les montagnes, embrassés d’une brume légère, rêveuse, déposant ci et là ses baisers vaporeux.

Au delà de tout ce que j’avais pu voir auparavant. J’étais restée stupéfaite, muette et immobile devant tant de grâce et de beauté. Comme si soudain, toutes les choses du monde avaient trouvé ici bas leur place.

Mais sous les bras du Corcovado qui semble, silencieux, veiller sur la cité merveilleuse, il y a tout ce qu’on ne voit pas. Il y a la lente asfixie des travailleurs, les yeux voilés et l’âme fourbue, il y a cette foutue violence que je ne comprends pas, les sombres trafics et les enfants qui s’agrippent aux sacs des passants puis disparaissent en une nuée de petites mains. Il y a la folie des nuits de Lapa, l’alcool à flot et les rythmes sourds des tambours africains, les filles à-demi nues et la bouche des travestis. Il y a Vigario, Rocinha et le Morro da Fé et leurs milliers d’habitants, les opérations insensées de nettoyages qui les laissent les bras ballants et le cœur pétrifié, les dommages collatéraux et les balles perdues dans les ruelles étroites, la connerie et l’argent qui leur brûle les doigts. Il y a la colle et les regards fous, le crack et les mains moites. Les touristes sur la plage, les gamins qui tapent pieds nus dans des bouteilles et crient à chaque but, les femmes-enfants, les catadores qui récupèrent les cannettes et le carton dans les poubelles défaites, les estropiés, ceux qui torse-nu courent le long de la plage, les filles en cheveux et en bikini…

Tout cela, tu ne le vois que lorsque tu descends, descends de ton paradis là-haut, que tu te colles le nez aux façades qui dégringolent, aux odeurs écoeurantes des sacs crevés, à la misère et au chagrin, que tu arpentes sans fin les rues en enfilade, que comme eux tu t’assoies au bar collant d’un boteco pour prendre un petit café et un salgado, que tu écoutes les voix cassées, l’espoir, la joie, que tu ouvres tes bras comme ils t’ouvrent les leurs.

Je revenais à Rio de Janeiro, pour la troisième fois…

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