Messieurs Bitume

Flâneur fâné je suis vidé, pas d’bol pas d’pétales les copains, j’ai un peu faim, sans blague sans dec’ je crève la dalle. Sur le ciment, tu vois bien.

J’ai l’sac percé la mâchoire cabossée, les mains dans la crasse je t’appelle : tu dis rien. Les yeux brûlés j’suis qu’un gamin. En vain. J’t’appelle mais tu dis rien.

Je me frotte à la ville qui m’arrache la peau, m’arrache au sommeil à la vie, je ne suis pas beau. J’ai pas d’oseille et puis j’ai pas d’pot.

Qu’est-ce que j’foue ici, tu m’dis. J’ai pas d’ailleurs, j’ai pas de sortie.

Le jour je cause, je fais ma vie, rien de morose, mais rien d’joli-joli. Poubelle, cigarettes, pieds nus, voilà le dessin. Je dors un peu, j’ai toujours faim. São Paulo nous prend, et nous dégueule, c’est violent. Oon naît la dedans,  s’aime on se détruit, on s’haine et on s’oublie. On se miaule, on se plante. A coup de couteau, à coup de dents.

J’attends. Assis par terre, tous les jours j’attends.

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Les soirs d’ombre

Au demeurant le jour se meurt, sans filet pour en retenir un peu encore les rayons je marche, ni larmes, ni murmures, yeux levés silencieuse je regarde, éprise, les couleurs changeantes embraser la ville que j’aime.

Épuisante tourmente des moteurs à l’éveil, file indienne, mille deux mille cent mille voitures toutes phares rugissantes s’alignent sur la longue avenue, flèche de brun bitume qui traverse de part en part les quartiers enfilés. Arrêt, départ, arrêt, et la fumée des pots qui redémarrent.

A l’intérieur, vos gestes fatigués. Les néons se penchent et rebondissent sur les si semblables pare-brises qui masquent votre attente. Je ne vois rien. Non, je ne vois pas les visages des travailleurs cravate fourbus. Je n’ai d’yeux que pour le ciel qui tremble, pleure, s’émeut et devient noir, bonsoir tempête qui chaque soir nous bouleverse, c’est beau la ville sous le tonnerre, un coup de feu, et puis la nuit, épaisse, la nuit de l’origine soudain recouvrant notre étrange monde, ciao folies, cia machines, toutes lampes éteintes et sans un bruit nous nous serrons devant les flammes minuscules de ce qui reste de lumière.

Une bougie.

Soirées d’ombres, de chants et d’espérance.

L’autre jour je me rappelle, il pleuvait fort, si fort, le vent secouait les arbres, des branches arrachées, tordues, et l’eau qui montait dans la rue, au genou, à la hanche, les autos à la dérive et le bruit d’un torrent sur les petites marches, une femme prisonnière dans sa voiture devenue barque, la rivière au-dessus des fenêtres, un homme qui la secourt, la pluie battante toujours, zébrures de soleil pâle dans la grande obscurité.

Ces soirs de bourrasques où en lourdes vagues la nostalgie nous prend et nous relâche, et puis la joie, et puis le calme, la franche sérénité de ces marches à l’aveuglette, notre matelas comme un canot à la dérive, où pour tuer les sombres heures on rassemble nos voix, ces soirs de rires et de légèreté, quand le noir de velours dissimule dans les plis nos si petits chagrins, et que tout va bien, ici.

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