L’huile et le Blast

[Les sens oubliés : le parfum de la peinture à huile]

Je respire profondément, le nez entre les pages du livre que vingt fois je relis. Tu fais la planche, et moi j’observe. Sidérance, je voudrais dire, même si le mot n’existe pas, foutue sidérance qui me colle à la chaise de bois et m’emporte à la fois. C’est ainsi que d’un coup, d’un détal de mots, le sombre et la lumière de ton récit Manu sont entrés en moi.

Le Blast. 

L’était comme moi, l’autre, et comme il marchait sur les feuilles mortes comme il vous racontait comme il buvait j’ai eu envie de peindre.  De la caisse en bois trouvée un matin de brocante, la vie d’avant, j’ai sorti les quinze tubes qui me restaient, certains le ventre durs tordus la gueule ouverte, d’autres avec le dos bosselés, et les derniers enfin, les derniers tout simplement. Au fond de la caisse, sous les tonnes de papiers découpés colletés précieusement gardés, dans leur emballage de carton tâché les barres d’huile, per dipingere e designere, for painting and drawing.

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Rapa nui, le poids du livre, barque tranquille à l’égale hauteur du lit où je dérive. Sol, sol, là s’endort, sol sol del sur perdido.

Tout un monde ici, les yeux clos l’âme immergée, c’était un gigantesque champs d’odeur, un chant des années d’avant, du temps qui passe et se casse, de la vie que j’aime, celle-là même que les jours de bonne humeur je retrouve et j’enfile.  Sous mes phalanges le début d’un visage c’étaient tes dieux, tes dieux de pierre, et je réalisais combien la montagne la forêt la nature peuvent encore me manquer, combien il allait falloir y penser, en-visager, creuser des tunnels peut-être sans assurance aucune des notes et des lueurs qui en peuplerait l’autre côté.

Je peignais en silence, au seul mouvement de ma propre respiration.

Surdité passagère, apnée de l’ouïe qui dit non, j’ai quatre-vingt-dix mille doigts au bout des mains qui explosent, je ne sais rien, je n’ai plus au monde que l’odeur du bâton que j’écrase sur le kraft froissé : c’était l’emballage d’un cadeau hier, demain ce sera ton présent. Rien rien, maintenant plus rien que la chair la pulpe du dessin à peine naissant, jaillissant de la feuille brune avec l’irradiance d’une vérité, d’un salut sans enrobage et sans décor pour les âmes chahutées.

Chute, pression, c’est l’image qui pénètre mes poumons, je respire un paysage, une île, pas cap de tenter l’aspiration, Brésil, à Pâques les pierres n’ont plus de cil, en vrac je tire les conclusions mauvaises d’un départ repoussé, Chiloé, Chiloé, chut up enfin Ir al Chile.

Rapa nui.

Il est dix heures et la nuit tombe.

Ta tombe encore silencieuse, je ne l’ai pas visitée – là-bas je poserais une pierre.

hang on hang on au bout du fil on répète

au bout du rouleau peut-être

tiens bon 

Hanga Roa bientôt arrivera.

A des milliers de kilomètres. J’ai toujours le bâton d’huile compressée dans mon poing serré, impulsivement j’appose des traits, je badigeonne, la peau nue et blanche, même mon front se couvre de couleurs, et quand d’un revers de paume je tente de l’effacer, le grand cri rouge qui répondait au Blast jusqu’à l’oreille vient se pencher.

Rires.

Son front à lui regarde la mer, tendu vers un horizon placide d’où plus personne ne surgit, l’éternité s’écoule et tout demeure à l’identique pareil. Du fond de l’océan pourtant bientôt surgiront les grandes ondes, là-bas le Chili a tremblé, et toi Rapa Nui tu pourrais t’écrouler.

Ce franc bonheur, purée, ce bonheur là que peindre – tout bonnement. Que nager dans les tons et de ne penser à rien, dévolue toute entière à l’entêtant parfum et la tête enfin partie, tranquille, l’aventure immobile et l’océan rouge et noir, l’océan qu’un jour un voilier minuscule moi dedans traversera. J’imagine.

Moaï, dis. Les pieds enfouis eux aussi sous l’écorce et l’humus, là dans la terre. Furent-ils un jour lointain des dieux qui s’élançait, le corps fertiles et les jambes longues, dansant des nuits entières avant devenir les paisibles gardiens de l’île perdue ?

Isola isolée, si lointaine, si lointaine….

Je dévisse le bouchon blanc d’une bouteille. Les vapeurs de l’alcool, Polza, ne sont ce soir que celle d’un triste white spririt que les précédents locataires avaient abandonné au sommet invisible d’un grand placard vide.

Mais sur le mur où sèche sans un mot la face sereine du demi-Moaï, nos esprits variés se rencontrent et s’épousent.

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