Saint Denis, fragment

orange regard jeux

Le vent frais passe sous la veste, nous sous le pont, filant, soleil. Bleu, bleu. Banlieue ciel bleu, Paris pareil, et rien de ressemblant. Après la ligne droite et le périphérique, dépaysement.

Devant les cafés assis, peaux brunes yeux plissés dans la lumière, des hommes conversent. Les plis souples des survêtements, le gris le rouge et le blanc. Des gosses sur une vieille mobylette,  les herbes folles et des rires retenus, Saint Denis tes recoins paisibles. On regarde les noms sur les vieilles boîtes aux lettres Ying Gonzalez Kerbouche Perreira Messaoudi, d’où tu viens les mots disent un peu, et les odeurs, les parfums, viande grillée cumin coriandre, essence, poussières. Les vitrines paressent, d’autres s’écroulent, la vie d’avant camouflée derrière des planches et du plastique. Une enseigne qui penche, un moteur coeur ouvert, batterie à tous les vents.

Ligne droite au bout Paris. impasse home bw bras bw villa bw

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Même de loin ta lumière

Les pierres à la face des morts captent le soleil, arrachant au jour ses dernières lumières ses dernières aspirations. Six pieds sous terre les disparus demeurent, je remonte la cendre et les heures se courbent, quand la rondeur de la terre lourde attrape les lueurs, l’astre à demi-noyé déjà s’amenuise et s’efface.

Il n’est plus là et pourtant il infuse, son halo blanc perce entre les vieilles branches et les éclats passés des vitraux d’une chapelle :  il veille, sature le ciel d’or et de brumes carnées, le soir est beau, le soir est beau longtemps encore après sa mort. Et les passants, têtes basses, pas indolents,  marchent et murmurent des psaumes, invoquant ceux qui manquent à la vie. Ils pleurent en silence et rient parfois aussi, devant les tombes muettes des autres hommes, quittant la foule à travers de longues rangées de stèles, chacun courbé sous le poids de ses  absents.

Indifférents, le soleil et les morts, mêmes partis, mêmes lointains, les nimbent longtemps encore des rayons clairs de leurs propres lumières.

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Paris se flâne

Sunday morning,

sur la platine tourne le vieux vinyle qu’avant nous nos parents tant de fois auront écouté, le café noir et lisse noie les heures dans la tasse ronde et la musique roule, fenêtres ouvertes un rayon sur la joue.

C’est le matin du monde, au zénith le soleil revenu emplit le ciel de sa douce couleur, bleue l’allégresse, bleus les chemins, bleue les marches qu’à pieds joints tous les deux nous sautons, bleue Paris si belle. Regarde le printemps est là, le printemps est bien là.

Paris. J’aime les détours que ton histoire suppose, les indociles ruelles où nous venons échouer, j’aime la brise légère aux fleurs des cerisiers et la mousse épaisse sur tes vieilles tombes. Entre les pavés des jardins miniatures : respirations, naissantes et fragiles, qui peuplent la ville de petites ondes vertes. Autour s’élèvent les façades, murs debout déjà depuis l’éternité, du doigt je trace leurs minces lignes de faille et les briques rosies, les briques serrées dans le ciment passé. Les arbres, leur ombre fraîche et les murmures au loin des boulevards agités : ici tout est tranquille, on pourrait presque entendre la naissance des fleurs qui s’ouvrent à la lumière dans un lent bruissement.

Ceux qui n’ont pas cherché, ceux qui n’ont vu que les droites avenues et les hauts monuments, la fatigue et la sueur, la foule au Sacré Coeur et le gris, ceux qui s’arrêtent aux trottoirs tachetés de détritus et aux moulures vieillies, à la cacophonie des artères, au dédale des métros, aux cris des réverbères, ne te connaissent pas, Paris.

Pour te saisir il faut se perdre, aimer l’errance, apprendre à s’étonner, tourner au hasard, et rebrousser chemin, flâneur incertain ressuscitant à chaque pas la mémoire des vieux marcheurs, ceux qui avant toi arpentèrent longuement la ville : Baudelaire,  Benjamin, Aragon, Breton, Debord, Sansot… Voguer de brèches en impasses brèves, pousser les portes closes, pénétrer les courcelles.

Chaque quartier à son âme, ses pulsations, son visage, que seuls les promeneurs patients peuvent tenter de saisir. Paris mon tour du monde, l’expérience de la perte et de l’autre, les incertitudes et les découvertes minuscules sous les portes cochères et les grilles et les fenêtres mises en scène. Paris l’indienne l’arabe la basque, la colérique et la paisible, Paris la black la mélangée, la vieille la chrysalide Paris Marianne Paris pavé Paris chinoise berbère latine, insoumise et bordélique, Paris qui rugit, Paris Irrueption Paris Paris Paris ce beau bordel où j’aime j’aime m’égarer souvent.

Paris bourgeonne, Paris raconte, Paris se flâne.

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