Les deux pôles et la langue

( fiction,extrait, esquisse)

J’eu pendant longtemps un rapport assez étrange à la langue. Les mots qui se rapportaient à l’univers de ma mère et à sa maladie avaient pour moi un sens particulier : je me les appropriais, les malaxais, les détournais de leur usage avec une obstination naïve et farouche.

Elaine était « bipolaire ». Petite je ne cessais d’entendre ce mot rebondir dans la bouche de ses amis, de ma grand-mère, du directeur de l’école. Ignorant volontairement le ton infléchissant leurs voix, qui oscillait souvent de la tristesse à la pitié, j’avais donné au terme le caractère qui convenait pour désigner ma fascinante mère. « Bipolaire », qui domine les terres gelées des pôles Nord et Sud. Je l’imaginais, téméraire exploratrice des grandes neiges, les cheveux et le corps entièrement recouverts d’une imposante combinaison de peaux de bêtes, fendant les glaces d’un pôle à l’autre. Reine du Nord et du Sud, ma mère gouvernait le royaume de l’hiver éternel, elle qui aimait tant les journées froides de la basse saison.

J’avais beau lire bien plus que les enfants de mon âge, mon vocabulaire était plutôt le fruit d’une imagination débordante que de la fréquentation assidue des bibliothèques. La psychologue qui m’avait interrogée après la seconde crise de maman avait souligné ce décalage, sidérée du gouffre entre mon apparente intelligence et l’emploi étonnant que je faisais de mots pourtant courants. Félix, le prof de français du collège, m’avait longuement défendue, évoquant un « usage poétique de la langue ». Voilà, poète, j’étais poète, pouet brouette, fichez moi la paix bande d’incomprenants. Assise au fond de la classe, j’écoutais vaguement leurs âpres discussions, traçant au sol des chemins de craie sans que personne ne vienne m’interrompre. Cette petite impertinence me réjouissait. Tout occupés qu’ils étaient par leurs débats, aucun des adultes présents n’avait pris la peine de me consulter, ni même de me jeter le moindre regard. Mais leur indifférence ne me touchait plus, j’étais devenue je crois hermétique aux distances rigides et au dédain des autres.

On me donna des listes de vocabulaires à apprendre, et des mois durant je fus obligée à m’assoir une heure par semaine sur le fauteuil marron du bureau de la psy. Je ne disais rien, ou presque. Elle écrivait, soupirant longuement en relevant de miniscules lunettes aux montures écaillées qui me fascinaient. Comment pouvait-on voir quelque chose à travers ces cercles si petits ? Son rôle n’était-il pas pourtant d’observer, de saisir le monde avec une acuité toute particulière ?

Ca me laissait perplexe, et me confortait dans l’idée de ne rien confier à cette usurpatrice aux yeux brouillés.

La réponse à mon « usage poétique » des mots était pourtant très simple. La lecture ouvrait des mondes, creusait en moi des tunnels et des désirs, me transportait. Elle déployait, ne fixait rien. Je n’apprenais pas, j’inventais. Parois fragiles entre les aspérités saillantes d’un réel incompris et les jardins luxuriants des mondes imaginaires où avec passion je me jetais pleinement. Je préfèrais modeler la réalité selon mes rêves et mes désirs que de me plier aux règles imposées par de strictes dictionnaires.

Je dévorais à la suite des dizaines d’ouvrages – journeaux jaunis, manifestes convaincus, manuel de grec ancien, de cuisine russe et d’égyptologie, romans d’amour et polars cruels, recueils de poèmes et articles de philosophe – avec une curiosité et un éclectisme auxquels seule la quantité de livres disponible venait imposer des limites. Je fouillais les vieilles armoires, les cartons du grenier, les sacs de voyage et les étagères bien garnies de nos hôtes cultivés, les rayons dissimulés de la bibliothèque de ma mère et la malle de l’entrée, dénichant presque à chaque fois de nouveaux trésors pour alimenter mon insastiable appétit. La solitude rendait cette quête de livres absolument vitale : chaque soir de la semaine, fuyant le salon enfumé et bruyant, je me réfugiais entre les pages, absorbant les histoires qu’elles contenaient, repoussant les peurs, les doutes, le manque douloureux d’amis de mon âge et l’indifférence brutale des amis de ma mère. La lecture m’ouvrait des mondes inconnus, je m’y plongeais toute entière entière, sans retenue aucune. Pendant longtemps ce fut ma principale occupation, mon exutoire, mon cargo vers la liberté. Je m’y adonnais avec fièvre, me jetant sur lit dès le retour de l’école pour avaler les pages jusqu’à ce que le jour s’éloigne. La nuit venue, une lampe collée au front, cachée dans le fort de draps et de couettes qu’à la hâte je reconstruisais chaque jour, je me nourrissais encore un peu de ces lectures secrètes, et finissais par m’écrouler de sommeil au milieu de ma grotte de fortune, passant en un éclair du monde du roman à celui de mes songes. Ainsi s’effritaient les barrières entre ici et là-bas, entre le réel et l’inventé, le quotidien et la poésie. Je limais les coutures des petites cases de toile où l’on m’avait appris à ranger sagement les impossibles catégories du monde.

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