Les métamorphoses

L’hiver arrive, sous le zéro chutent les degrés et le souvenir de l’été sur ta peau s’émousse. Un matin, tu t’éveilles et la ville ne se ressemble plus. C’est blanc autour, blanc doux et silencieux, et ouvrant la fenêtre aux flocons qui virevoussent du ciel à la terre, lentement tu prends la mesure de ce monde nouveau.

La poudre assouplit les arêtes des toits, éclaircit l’horizon, feutre au petit matin le brouhaha des autos qui filent vers le centre. Bientôt, tu es aspirée par ce paysage de coton, tu veux marcher, rouler, danser dans les rues de ta ville devenue toute blanche.

On te donne des affaires que tu enfiles consciencieusement, et soudain tu n’es plus vraiment toi, te voilà être étrange, rond de plumes et de laine filée tu oscilles sans presse d’un pan de mur à l’autre.

Dehors tu deviens cosmonaute au ralenti sur une Lune d’opale, apprivoisant étonnée tout un chapelet de nouveaux gestes. Tu danses dans ce corps qui n’est plus le tien, ce corps à polir et à dompter, corps caillou corps montgolfière, flottant entre les continents de glace qui tracent leurs frontières glissantes sur l’asphalte secoué. Forures et replis du macadam usés deviennent sous le miroir gelé de périlleuses montagnes, entre lesquelles pas à pas tu essayes sinueusement d’évoluer.

Blanche, blanche, blanche ta ville, jardin lacté aux reflets d’argent dans la lumière crue des matins blafards. Tu tangues, twistes, gambilles dans ton costume trop grand, animal emprunté que l’on voit patiner cahin-chaos sur les trottoirs glacés. Et tu te réjouis en silence de la métamorphose du corps et du paysage, de ces transformations parallèles qui poussent dehors et dedans, s’empreignent, se répondent, synchronies lumineuses d’un monde que tu apprends.

A la mer

J’ai rêvé qu’on ne se trompait pas. Qu’il descendait de la montagne en pleine nuit, pour aller chercher des allumettes et faire pousser à l’intérieur d’une fiole scellée une petite flamme qu’il lancerait à la mer, pour qu’elle rejoigne mon lointain continent.

Oblique

La vie en diagonale me va bien. Je m’éveille tôt et étire le temps avant d’aller travailler, enveloppée dans mon pull d’alpaga, avec une famille de lamas grimpés sur mes épaules. Orange pressée, tartines, un bon thé et de la lecture, les matinées sont tendres de l’autre côté de la vitre bleue. J’écris, griffonne, cuisine. Retrouve le vrai du phở et repense aux soupes heureuses d’un autre hiver. Sur la table de bois, il y a des fleurs qu’un amoureux des Iles de la Madeleine lui a laissé le dimanche de mon arrivée.
Pour traverser la ville je remonte ma fidèle monture que le froid fait un peu grincer, et à chaque tour de rayons je chante, striures rimes et silence : je ne perds pas l’habitude, comme je roule les mots viennent et j’ai les yeux qui brillent. Les histoires fleurissent, sol mineur, et quand les passants qui me croisent sourient à mes refrains, je préfère y voir étonnement et douce dérision plutôt que moues goguenardes et regards moqueurs.
Je roule et chante, même souffle et et même joie. La vie devrait retrouver les absurdes petites réjouissances et les écarts exaltants que trop de fois l’on retient. Je ne suis pas faite pour l’étroit costume des gestes et postures trop lisses, pas faite pour l’amertume et pour la petitesse. Prenons le large, chantons dans les rues, écoutons les armadas d’envies toquées mais vraies qui poussent à l’intérieur.
Que l’on me dise givrée, mes doigts gèlent dans mes gants trop minces, mais j’ai la folie irrésistible, des flèches qui s’élancent et les incartades impulsives, je contourne, m’étonne et frétille, et ça me va, parce qu’on est vivant, et que c’est qu’une fois, qu’une fois qu’on est vivant.

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Embruns

C’est une parenthèse et à nouveau l’été, les enfants jouent et se baignent dans l’eau claire. Normandie, la brume a disparu pour laisser place au bleu.

Les vagues m’apaisent. L’horizon n’est qu’une mince ligne que je laisse au lointain ; ce qui compte ce sont ces jours, ces petits jours ensemble.

Je marche dans le sable, entre les coquillages dénudés et les arabesques d’algues solitaires. La plage immense s’étire, devenant plus étroite quand la marée montante en avale peu à peu le rivage.

Nous marchons. Je suis avec eux, et je sais que tout va mieux.

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