In situ

J’ai souvent, moi la rêveuse aux mille vies, voulu être ici et et là-bas aussi, insatiable de réel cherchant sans cesse la formule miracle pour me colporter dans le temps et l’espace.

Ce dimanche de janvier, la lame franche de lumière m’éblouissant un peu, je suis à ma place. Soudain les mille autres vies passées et futures en moi taisent leur ancienne clameur, je ne veux ni pendule pour rebrousser les âges, ni capsule pour traverser les mers, je suis ici et m’y trouve très bien.

 Ad hoc, on écrit sur des petits papiers, entre deux biscuits et d’intenses échanges. On évente les mots, les perfore, les retourne, accorde la langue aux idées, dessine sur les murs des nuages qui s’étendent d’un concept à l’autre. Ancrage. L’importance du lieu, du territoire que l’on explore et qui nous façonne, de la matière que l’on façonne et qui nous explore.

Après je suis en retard, et je cours tête nue dans la nuit floue, je cours vers le foyer heureux où l’on est souvent 4, 5 ou 6 en ce moment, où les odeurs de soupe épicée, de gâteau aux pommes et de tisane à la menthe poivrée m’accueillent. Les filles accrochent des lampes en papier au plafond, et me demandent à quelle hauteur doit pendre la lumière. Un peu au-dessus du regard…. 

C’est une journée lumineuse, oui, et plus tard dans la chambre pour mieux dormir on cache le réverbère du dehors avec une carte de l’État de New York, en l’appuyant à la fenêtre derrière les rideaux fins. Je l’aime, cette carte de 1938 dessinée à la main, c’est un vieux grec qui me l’a donnée, parce que je lui avais couru après sur la 5ème Avenue pour lui rendre ses lunettes tombées au beau milieu d’un carrefour.

Je pense à son pays au vieux grec, aux chants révolutionnaires qui montent ce soir de tout là-bas et à l’espoir aussi, je songe aux vents et marées qui nous prennent et nous laissent, à ce que l’on retient et à ce que l’on construit, ce qui nous fait et nous défait, à nos vies.

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Le roseau et les crocodiles

Presque 4 heures du matin, au retour d’une nuit folle de danses et d’ivresse, ardente marcheuse sur les pentes gelées j’écrivais en silence, verbe et talon s’enfonçant ensemble dans la neige craquante. J’écrivais, vacillais, retrouvais d’un même mouvement l’équilibre et la rime. L’harmonie.

Au réveil le lendemain il ne restait plus rien de ces envolées, rien qu’une fine pellicule de sel et de glace sur mes bottines noires et le souvenir saccadé des mots au fond de ma mémoire.

Hier je conversais avec une amie espagnole. C’est fou comme je me sens en vie, quand elle s’emporte et sacre à ma place, balance sans répit de longues litanies de jurons contre la folie du monde et les conneries des hommes. Elle me disait dans sa langue : «tu es une survivante, parce que tu rayonnes et que ça veut dire que tu as gagné le combat contre ton chagrin ».

Alors on est tous des survivants. L’agonie de la fin de l’amour, depuis des millénaires et des millénaires on le vit tour à tour, me disais-je les jours de peine, quand j’errais sans but dans la ville enneigée. Il y a peu je rêvais le mariage comme un rituel ancien que notre union à son tour viendrait perpétuer. Et puis soudain en ces jours d’égarements, je réalise que plus encore que le mariage c’est l’effondrement de l’amour qui nous ramène à l’histoire de l’humanité. Comme les autres, je croyais sentir en moi une douleur intime, étroite et solitaire, alors que ce déchirement me transcende, portant en lui la mémoire des tourments infinis de tous ceux qui depuis l’origine du monde parvinrent à y survivre.

J’ai survécu oui. A la tristesse. Aux crocodiles. Comme d’autres à mon tour je pourrais écrire que je suis indestructible. Que l’amertume ne m’aura pas. Je connais les contours de ma vulnérabilité, les espaces de la peau et du cœur qui s’abiment un peu vite, les lieux de l’âme où ça fait mal. Je sais que je suis fragile, et j’ai conscience de ma force. Les deux ne s’opposent pas, loin de là. Je suis comme le roseau qui ploie et flanche, mais ne casse jamais.

Nouvel An, New York

Sept heures du matin, épuisés ivres et heureux, on ouvre une nouvelle bouteille de champagne à l’année qui commence, et levant bien haut nos verres, les yeux flous mais brillants, on s’époumone en cœur pour dire que l’on ne « regrette rien ».

Et l’on danse, danse sans trêve, corps légers à l’aurore oscillante, suaves silhouettes enlacées, fredonnant tous ensemble de vieux tubes désuets que l’on chérit.

La terrasse sur le toit, avalée entre les ombres naissantes des hauts buildings. Le regard s’incline et se tend, perdu entre le sol où s’éparpillent les taxis minuscules et les majestueux sommets de verre ayant poussés jadis dans l’esprit d’architectes rêveurs. Dans le vent léger qui nous ramène à l’hiver nos peaux presque nues frissonnent, et le soleil naissant attrape les dernières paillettes de nos cheveux dénoués. Huit heures déjà, premier janvier, et la ville qui n’a pas dormi s’inonde de lumières, ocres, roses, dorées, qui roulent et montent, mangent de clair le grand champs de tours immobiles.

2015, te voilà, bleue et scintillante. Je t’attendais, toi pleine des jolies promesses que ta petite soeur venait de faire éclore…

Bonne année, New-York.


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Rêver mieux

Tu me demandes où je vais....je vais très bien

 

Sept heures du matin, New York sort d’une nuit noire et brillante. On danse encore, doucement, face à la marée de hautes tours dans la lumière orange. Une toune qui passe, je souris, et réalise qu’ensemble on a déjà de beaux souvenirs. Qu’on peut continuer à rêver mieux.