Le roseau et les crocodiles

Presque 4 heures du matin, au retour d’une nuit folle de danses et d’ivresse, ardente marcheuse sur les pentes gelées j’écrivais en silence, verbe et talon s’enfonçant ensemble dans la neige craquante. J’écrivais, vacillais, retrouvais d’un même mouvement l’équilibre et la rime. L’harmonie.

Au réveil le lendemain il ne restait plus rien de ces envolées, rien qu’une fine pellicule de sel et de glace sur mes bottines noires et le souvenir saccadé des mots au fond de ma mémoire.

Hier je conversais avec une amie espagnole. C’est fou comme je me sens en vie, quand elle s’emporte et sacre à ma place, balance sans répit de longues litanies de jurons contre la folie du monde et les conneries des hommes. Elle me disait dans sa langue : «tu es une survivante, parce que tu rayonnes et que ça veut dire que tu as gagné le combat contre ton chagrin ».

Alors on est tous des survivants. L’agonie de la fin de l’amour, depuis des millénaires et des millénaires on le vit tour à tour, me disais-je les jours de peine, quand j’errais sans but dans la ville enneigée. Il y a peu je rêvais le mariage comme un rituel ancien que notre union à son tour viendrait perpétuer. Et puis soudain en ces jours d’égarements, je réalise que plus encore que le mariage c’est l’effondrement de l’amour qui nous ramène à l’histoire de l’humanité. Comme les autres, je croyais sentir en moi une douleur intime, étroite et solitaire, alors que ce déchirement me transcende, portant en lui la mémoire des tourments infinis de tous ceux qui depuis l’origine du monde parvinrent à y survivre.

J’ai survécu oui. A la tristesse. Aux crocodiles. Comme d’autres à mon tour je pourrais écrire que je suis indestructible. Que l’amertume ne m’aura pas. Je connais les contours de ma vulnérabilité, les espaces de la peau et du cœur qui s’abiment un peu vite, les lieux de l’âme où ça fait mal. Je sais que je suis fragile, et j’ai conscience de ma force. Les deux ne s’opposent pas, loin de là. Je suis comme le roseau qui ploie et flanche, mais ne casse jamais.

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