Amulettes

« Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ». Annie Ernaux

Il neige à nouveau. Je filme le ciel en noir et blanc, les yeux à la renverse derrière mon objectif, absorbée par l’épaisseur d’albâtre vaporeux semblant se prolonger sans fin. De l’eau sur mon cadran, je décentre et l’image devient flou. Je me demande comment mettre fin à l’hiver, encercler ce froid polaire et lui couper la tête, clac,

 va-temps de chien, et adieu.

Sur la tablette de bois s’amoncellent les cailloux qui ont quitté mes poches pour la chambre claire, et attendent sans bruit la prochaine transhumance. Je pars, on me laisse, tout se dépossède ; mais à chaque migration nouvelle j’emporte quelques traces soigneusement choisies du monde que je quitte. Perles ou grigris, ils peuplent les maisons vides où toujours je débarque, et quand il faut reconstruire dans l’absence j’exhume mes vieilles amulettes pour mieux m’ancrer au décor.

Une plume, un dessin, une pierre polie par de longs allers-retours au rivage : voilà qui donne du souffle et du corps à l’espace encore neuf. Habiter. Les objets n’ont de sens que lorsqu’ils nous rappellent les mains ou les racines qui les tenaient autrefois, quand ils portent en eux un récit, une histoire : d’autres parleront de souvenirs.

Ils révèlent, en demi-teinte, ma douce nostalgie pour les vies entamées ailleurs, ces jolies vies que j’aurais voulu en poésie ou en miniatures me garder un peu pour celle-ci, quelque part.

Mais il faut renoncer, et à chaque embranchement c’est une déchirure, parfois de dentelle et quelques fois de chair. Lorsque l’on passe par une fenêtre pour courir à la mer, c’est nécessairement que l’on avait fermé d’autres portes. Et si souvent je me réjouis, je me réjouis si fort d’avoir choisi la mer, d’autres fois je voudrais bien quand même chérir les traces passées et vivre tout en même temps. Alors j’esquisse, je collecte, je peins, je trace de petits serpentins à l’encre noir dans des carnets plissés, pour sauver comme je peux les jolies choses du temps où je ne serai plus jamais.

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A l’abri de la tempête

J’ai écrit la chute dans un carnet de décomposition, et le hasard est devenu une soudaine évidence. Ce qui pourri nous rend plus fort, pas vrai? Alors je laisse des pans entiers de moi, de nous, de la vie d’avant, se défaire et mourir, tranquillement. Ca ne me blesse plus, je sais que c’est le cycle de la vie et de l’amour, que tout s’achève et recommence. Me voilà plus légère.

La semaine passée il faisait bon. Petite rengaine de la neige qui fond, en milliers de gouttelettes s’égrenant une à une: je l’écoute encore et encore, fenêtres ouvertes, sans me lasser de cette douce musique annonçant le printemps, les prémisses d’une nouvelle ère.

Et puis soudain dehors le vent soulève de nébuleux flocons et la poudre s’étale, blanche, épaisse, sur les toits et l’asphalte, les branches et les balcons… Je me sens bien, je contemple les tourbillons qui font sur le ciel noir de longues arabesques, assise devant la vitre embuée. J’ai le temps de dessiner, à l’abri de la tempête.

J’observe les plantes qui repoussent dans notre minuscule jardin éternel : il ne restait que le coeur, presque rien, et voilà qu’elles grandissent, s’étendent, attrapent la lumière qui filtre à la fin de l’hiver. Je les regarde en prenant mon temps, et je me dis que je leur ressemble. Qu’il ne me restait même pas le coeur, vraiment plus rien, ces soirs-là où je ne voulais que m’étendre dans la neige ou l’obscur, et que soudain par miracle je repousse, m’étends, attrape la lumière.

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