Dix ans après

Il y a une décennie entière, j’atteignais le seuil symbolique de 18 ans. J’avais alors écrit un texte sur l’enfance qui s’amenuise et qu’on doit cultiver : je me souviens d’une longue métaphore à propos d’un pont qu’il fallait traverser, entre deux terres reliées à jamais par la force d’un fleuve. Impossible de le retrouver, mon vieux blog d’adolescente ayant mystérieusement été avalé par la grande stratosphère, dans l’un des vastes trous noirs de l’Internet.

Avec mes amies, dans la longue attente froissée des résultats du bac, nous avions noirci ensemble les pages d’un cahier sommairement appelé : « Dix ans après ». Oscillant entre le rire vaporeux et un sérieux peu contenu, nous imaginions, avachies sur un large sofa convertible, les destinées futures de chaque membre de la troupe, anticipant l’avenir avec des lignes chancelantes et des projets grandioses. Une longue hacienda, une revue culturelle, une barque bricolée : chacune aurait c’est certain sa victoire et son royaume, mère et capitaine, fermière compositrice ou comédienne chef de clan. Il y avait derrière ses douces utopies aux allures de légendes, auxquelles il aurait été bien naïf de donner le poids d’un désir lucide, des espoirs distillés et de secrètes vocations. Comme le blog, le cahier s’est perdu, noyé certainement dans la masse de papiers qui occupe les tiroirs de ma chambre natale.

J’ai changé de territoires, d’amours et d’aspirations. Appris quatre langues et demie, dessiné des milliers d’heures, rêvassé plus du triple, rempli des dizaines de carnets et dormi dans des centaines de lits. J’ai avancé, encore et encore, à claques et à cris, joies intenses et poignards maudits, me rapprochant peu à peu de celle que je deviens. De celle que je suis heureuse de devenir, que j’ai choisi de devenir, plus sereine et plus forte à chaque pas.

Certaines choses demeurent : l’élan spontané, la faim du monde, grandissante, la folie que je cultive, et le décalage aussi, puisque ne pas être à ma place est devenu mon palais. Cette absorption profonde de tout ce qui me touche, un désir de dépaysement, des autres, d’apprentissage, d’amour, d’absolu. Assorti étrangement avec la joie du simple, du minuscule, du pas grand-chose, cette capacité à me réjouir des détails et à rester seule de longues heures, à peindre et à me projeter, en silence.

J’ai apprivoisé les lianes, les incertitudes et mes imperfections nombreuses. La route est longue encore, mais si les ornières et les virages m’épuisent, je tourne un peu la tête et reprends mon souffle au creux d’un paysage. Je peine, toujours, à comprendre la loi des rythmes que l’on nous impose, à arriver à l’heure et à ne pas courir dans les couloirs du bureau pour accélérer l’écoulement du jour. Je fais des squats devant le micro-ondes quand mon lunch se réchauffe, m’étire dans l’ascenseur et écris des haïkus sur les toilettes de l’étage. Le temps est une masse souple, fluide, qui se dilate et puis s’allonge. Je me mords les lèvres quand malgré l’imminence d’un rendez-vous à l’autre bout de la ville, j’ai soudain l’idée curieuse de redisposer les meubles du salon ou de faire à l’encre le portrait d’un voisin endormi au balcon. Face à ces impulsions, les urgences de la vie courante deviennent toutes relatives, et il ne me reste plus ensuite qu’à filer à toute allure, pour compenser un peu, rattraper ces échappées, ces parenthèses qui m’emballent et foutent le désordre. .

Mais elle est belle, cette vie dense, cette vie-danse, à quatre jours au bureau soit trois autres pour le reste, les grands projets qui affleurent et les petits que je termine, comblée, joyeuse : l’écriture du livre, les heures lumineuses à l’atelier et les premières cuissons, ce qui se construit doucement et ce qui bourgeonne soudain, les esquisses pour la terrasse et les boutures débordantes, on aura un potager bientôt et les mains dans le bois il fera beau.

Je le savoure, ce présent, un cadeau c’est certain, tendre et intense. Le futur s’évanouit dans les brumes, confondu par tous les possibles qu’il me reste, et pour la première fois depuis bien longtemps cela ne m’inquiète plus. Je ne sais pas où je vais, mais la route est belle, puis les moussaillons sur mon esquive sont des étoiles inspirantes, peuplant de lumière chaque infime morceau de quotidien, alors je n’ai plus peur. Tout ira bien, ici ou ailleurs, et je suis bien, ici et ailleurs.

J’m’en fiche d’être guimauve ou exaltée. Au contraire, je préfère l’ardeur au cynisme, et tant pis pour la mesure. Une amie m’appelait il y a peu « donneuse de joie », et je me dis que c’est bien tout ce qui m’importe, cette allégresse en boomerang, semer comme je peux de la joie, remplir mes enveloppes de longues lettres, d’aquarelles et d’oiseaux, surprendre, offrir, caresser, et récolter chaque jour les fruits de cette dispersion-là, de ce bonheur simple et brute, de l’émotion au bout du fil quand ils ouvrent la boîte.

callenuestra

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