La légèreté d’écrire

La légèreté : c’est drôle, c’est en quittant un peu l’enfance que j’ai appris à l’apprivoiser. On parle beaucoup de liberté, liberté chérie, noble, irréductible et exaltante, belle bravade qui nous fait tout quitter, aspiration suprême, et à raison. Le mot est trop grand pour moi. Plus qu’être libre j’aspire tout juste à devenir légère, vive et réjouie je crois l’être déjà, mais légère aussi dans le sens de déliée, détachée des poids multiples que sur nous jette la vie sans cesse. Parce qu’avancer, dans l’existence comme sur les routes du monde, évidemment plus les besaces sont lourdes, plus c’est un sacré labeur. Alors j’apprends, patiemment, à me défaire, à lâcher prise. Lorsque je ploie, plombe et me plume sous la charge (des questions, des souvenirs, des inquiétudes, des objets qui s’entassent), je m’arrête un moment, page blanche, l’espace et l’esprit vides. En apesanteur.

Je respire, inspirations. Le geste millénaire, le geste familier : écrire. Je déloge et bazarde ce qui pèse, les roches les crampes les fardeaux ne sont plus que des mots, c’est léger un mot, ça se  pose et apaise, ça déleste. Une petite ruse, pour se souvenir sans ployer, retenir sans se charger. La parole silencieuse que je puise tout en moi me creuse et me déshabille ; jamais non jamais elle ne me laisse nue. Comme j’aime ces ambivalences du langage, qui nous désarme et nous expose, mais nous protège aussi, nous entoure et nous aguerrit. La pensée précipitée en mots va plus loin que les remue-méninges de l’esprit, elle avance, comme vouée d’une force propre, se disperse en larges arborescences, en désirs et en mondes possibles, on se surprend nous-même des tournures et des idées naissantes, de ces images qui surviennent à bout de plume, sans fard et sans ambages ; et pourtant l’écrit nous rassemble, nous recentre, met en ordre le chaos, sait cueillir d’un même geste l’écume et le sable, le surgissement le plus fragile comme nos essences les plus profondes.

L’écriture est un art des traces, elle vient peupler le vide, pas le combler car il existe, mais l’habiter, l’embrasser, en faire son univers et sa gondole, s’y sentir bien. C’est déposer les cailloux blancs de la mémoire sur une suite de pages, un à un, pour que l’histoire existe et se raconte, pour que l’on puisse s’y peloter un jour tout au chaud du souvenir ou que l’on s’en balance, peu importe, les mots noués font que le passé s’encre, nous ancre, offre de vraies racines.

Feuillets sous l’écorce du cuir, l’embrun de la peau familière. Les carnets que j’emporte, partout, sont la maison que je construis, feuilles après feuilles : toits de palme, là où le papier se coud je trouve mon rivage, ma barque et mon refuge. Écrire, c’est un mouvement devenu habitude, un doux réflexe, quand l’esprit se perd ou hésite la main ouvre le cahier, et déverse peu à peu tous les débordements, trouve l’issue, trouve le sens.

 En dérivant dans ces marées de mots, de lignes courbes, de longs tracés, je suis légère, enfin, lâchée dans le tumulte des flots sans plus de peurs ni de frontières. Légère.

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