Ode aux lettres manuscrites

Depuis que mes doigts savent tisser consonnes et voyelles sur les lignes du papier, j’ai toujours envoyé des lettres. Enfant déjà, je récoltais chaque été les adresses de mes complices de vacances, pour ensuite entretenir des mois durant une correspondance griffonnée et attentive, jusqu’à ce que ces liens naïfs s’érodent, vite remplacés par d’autres similaires et tout aussi réjouissants. Certaines de ces relations épistolaires duraient cependant, et peuplaient mon enfance au village d’éclats lumineux, comme autant de mondes possibles et différents, ailleurs.

Plus tard, j’ajoutais à mes courriers les gribouilles quotidiennes, les sachets de thé et les extraits de poèmes que dans mes tiroirs d’internat je veillais à conserver. Lançais un premier projet, « Boite à l’Être », et recevais des semaines durant d’improbables enveloppes pleines de surprises et de longues pages, ravie de ces immersions dans le monde intime et doux de mes nouveaux amis de plume.

L’année suivante, un nouveau projet, « Elles comme Lettres », une histoire de correspondance entre des femmes, de tous les âges, des inconnues s’apprivoisant peu à peu au gré de leurs échanges de papier. Je songe depuis un moment à le relancer : si cela vous intéresse, écrivez-moi!

Depuis mes pays étrangers, adoptés, je continue de confectionner missives et colis pour mes proches dispersés, aimant ce que la lenteur de l’écrit permet, ce qui se tisse et s’entrelace, sans presse, comme si le temps disloqué de nos lettres postales ne laissait subsister que l’essentiel. Apprendre à raconter autre chose, autrement, dessiner aussi, fabriquer des carnets, des bijoux à glisser entre les pages, essayer de faire entrer dans l’enveloppe tout un petit monde, notre monde, avec ses couleurs, sa langue et son esprit.

En février, j’ai envoyé chaque jour une lettre pleine de trésors minuscules à quelqu’un que j’aimais. Formidable expédition que cet accomplissement là, toutes ces pages et ces plis, avec en retour des surprises bien douces exaltant le quotidien : défaite par les longs trajets dans la neige, trouver le soir la boîte de fer pleine n’a pas de prix…

Mes très chers, je continue, je vous écris, et j’espère vos courriers.

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L’amour a quatre mains qui dansent

Je vois l’amour comme ça, quatre mains, une écoute dense, soutenue, la note manquante au bout de ta phalange, une mélodie dont les respirations laissent pleinement à l’autre la place de jouer.

Improviser : être suspendu aux variations subtiles du parcours, pour poursuivre ce que l’un commence, et ouvrir, ouvrir à plus de possibles et à des égarements, en double, ensemble, enivrés sans être fous, liés sans se couper l’air ou l’horizon sous les pieds, marcher encore, se porter, se porter d’un élan déraisonnable et beau, juste, au delà ce que que l’on pensait connaître.

Dans les bois

A l’improviste quitter la grande ville pour de vastes étendues blanches et nues, exposées au ciel, fragiles. L’horizon diaphane, et plus loin le bleu. Nous traçons peu à peu une voie entre les arbres, et la neige étouffe tous les bruits du monde, engloutissant de sa musique veloutée les glissements de nos pas, chaque souffle et chaque parole. Tout est calme, sous les cimes déplumées qui se balancent dans la brise. Nous marchons le long des toiles bleues embrassant les érables, dans le bois silencieux. Je les regarde, leurs joues rosissent aux caresses du froid : – 22°C dit l’écran, – 22°C cette chute en deçà des tranquilles zéros. Alors on s’emmitoufle on avance et se serre, là près du poêle à bois, dans la cabane minuscule qui abrite le repas. J’aime les volutes claires au dessus de la soupe, et le rhum qui réchauffe le corps, qui nous tient éveillé, heureux. Parenthèse enchantée, délicate, aux odeurs de fumée que retiennent jusqu’au soir nos cheveux dénoués.

 

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Montréal l’hiver

J’aime
Le matin ces longues grappes d’enfants vaporeux
le visage happé par d’immenses écharpes
qui se balancent et glissent sur les trottoirs blancs
Les arabesques du givre
sur les fenêtres closes
Le soleil de l’aube derrière les arbres nus
les gestes étirés et le rauque d’une voix
baisers fruits graines de café
ces ivresses précieuses à l’arrivée du jour
Le murmure de nos pas sur la neige encore fraîche
le secret tiède d’une paume contre la mienne
Ce que change le ciel
la morsure délicate de la brise à -16°C
l’azur, sec et immense, au dessus d’une ville blanche
Les regards irisés là sous les peaux épaisses
Les corps qui ralentissent, chancelants, timorés
cette danse belle et lente, ce ballet, cette neige
Les marches contre le vent
Les dimanches infinis
La musique
La chaleur du foyer, des amis, de leur rire
Sur la feuille un trait d’encre, une forêt, le désir
L’envers d’une couverture ramenée de voyage
le chant de l’eau qui crépite et le parfum du thé
les liasses de poèmes, les carnets et les livres
J’aime
Embrasser la nuit, ce long présent
la douceur d’être ensemble,enlacés, amoureux
les pages chuchotées pour trouver le sommeil

 

Quand les beautés de l’hiver habitent nos heures pleines.