L’ascension

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  • photos de Fred
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L’amour a quatre mains qui dansent

Je vois l’amour comme ça, quatre mains, une écoute dense, soutenue, la note manquante au bout de ta phalange, une mélodie dont les respirations laissent pleinement à l’autre la place de jouer.

Improviser : être suspendu aux variations subtiles du parcours, pour poursuivre ce que l’un commence, et ouvrir, ouvrir à plus de possibles et à des égarements, en double, ensemble, enivrés sans être fous, liés sans se couper l’air ou l’horizon sous les pieds, marcher encore, se porter, se porter d’un élan déraisonnable et beau, juste, au delà ce que que l’on pensait connaître.

Dans les bois

A l’improviste quitter la grande ville pour de vastes étendues blanches et nues, exposées au ciel, fragiles. L’horizon diaphane, et plus loin le bleu. Nous traçons peu à peu une voie entre les arbres, et la neige étouffe tous les bruits du monde, engloutissant de sa musique veloutée les glissements de nos pas, chaque souffle et chaque parole. Tout est calme, sous les cimes déplumées qui se balancent dans la brise. Nous marchons le long des toiles bleues embrassant les érables, dans le bois silencieux. Je les regarde, leurs joues rosissent aux caresses du froid : – 22°C dit l’écran, – 22°C cette chute en deçà des tranquilles zéros. Alors on s’emmitoufle on avance et se serre, là près du poêle à bois, dans la cabane minuscule qui abrite le repas. J’aime les volutes claires au dessus de la soupe, et le rhum qui réchauffe le corps, qui nous tient éveillé, heureux. Parenthèse enchantée, délicate, aux odeurs de fumée que retiennent jusqu’au soir nos cheveux dénoués.

 

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Montréal l’hiver

J’aime
Le matin ces longues grappes d’enfants vaporeux
le visage happé par d’immenses écharpes
qui se balancent et glissent sur les trottoirs blancs
Les arabesques du givre
sur les fenêtres closes
Le soleil de l’aube derrière les arbres nus
les gestes étirés et le rauque d’une voix
baisers fruits graines de café
ces ivresses précieuses à l’arrivée du jour
Le murmure de nos pas sur la neige encore fraîche
le secret tiède d’une paume contre la mienne
Ce que change le ciel
la morsure délicate de la brise à -16°C
l’azur, sec et immense, au dessus d’une ville blanche
Les regards irisés là sous les peaux épaisses
Les corps qui ralentissent, chancelants, timorés
cette danse belle et lente, ce ballet, cette neige
Les marches contre le vent
Les dimanches infinis
La musique
La chaleur du foyer, des amis, de leur rire
Sur la feuille un trait d’encre, une forêt, le désir
L’envers d’une couverture ramenée de voyage
le chant de l’eau qui crépite et le parfum du thé
les liasses de poèmes, les carnets et les livres
J’aime
Embrasser la nuit, ce long présent
la douceur d’être ensemble,enlacés, amoureux
les pages chuchotées pour trouver le sommeil

 

Quand les beautés de l’hiver habitent nos heures pleines.

Haut les cœurs, profils bas : le refus du drapeau

Face à la démultiplication des photos bleu-blanc-rouge sur les réseaux sociaux, je m’interroge sur notre aisance à trouver les bonnes réponses face à l’horreur. J’ai longuement hésité, mais je vous partage finalement ce qui me traverse.

Choisir un filtre tricolore après les attentats qui ont blessé Paris, c’est à mon sens édifier une certaine hiérarchie dans l’horreur, revendiquer une empathie sélective : pourquoi ne pas alors s’indigner à chaque bombe ? Pas de drapeau turque quand Ankara pleure la mort de ses manifestants pacifiques, ni les couleurs du Kenya quand on assassine des étudiants de l’université de Garrissa. Peu de mots pour Beyrouth déboussolée le 12 novembre par deux attaques terroristes. La tragédie parisienne mérite-t-elle davantage de médiatisation qu’une autre? Je suis loin d’être la seule à m’inquiéter de cette déferlante bleu-blanc-rouge, qui présuppose une préoccupation accrue pour les maux de l’occident, alors que les actes de barbarie qui ébranlent le reste du monde ne provoquent le plus souvent qu’une vague tristesse teintée d’indifférence.

Bien sûr, cet élan partagé comporte une part de spontanéité : c’est l’union symbolique que l’on recherche, et la preuve évidente de notre empathie pour les victimes que l’on espère transmettre. Mais est-ce que l’on peut soigner sa douleur avec un regain de patriotisme, trouver des réponses au désarroi profond dans le repli identitaire?

Ça m’interroge aussi que l’on puisse laisser Facebook jouer le rôle de l’arbitre, décidant quel drame mérite notre considération, soumettant à tous la possibilité de participer de ce grand mouvement de « soutien » envers Paris et les français. On est bouleversé, touché de près par ces attentats, mais n’y a-t-il pas de moyen plus doux, plus pertinent, plus créatif de s’unir et de témoigner de notre peine? Là où pour Charlie il fallait au moins choisir un cliché, le télécharger et le rediffuser, ici notre solidarité affichée ne repose que sur un clic, nous refusant alors la temporalité plus longue que suppose toute prise de conscience réfléchie.

Désemparés, nous avons besoin de nous rallier à des symboles, certes. Mais lever son étendard n’est pas un acte anodin. Cela s’inscrit dans une logique qui nous précède et nous dépasse, belliqueuse, patriotique, une logique qui met la nation au premier plan, alors qu’à mon sens ces attentats ont porté atteinte à l’être humain dans sa plus simple universalité, dans sa chair et ses libertés. Ce ne sont pas des français qui ont été touchés, mais des gens d’origines, de valeurs et d’idées différentes, c’est Paris cosmopolite, métissé, Paris ville du monde qui a saigné.

Je ressens le même malaise qu’en janvier, lorsqu’autour de moi on entonnait à pleins poumons la Marseillaise au lendemain de Charlie. Est-ce la bonne réponse, un chant qui aspire à faire couler le « sang impur »? L’hymne et le drapeau, voilà qui à mon sens peut être perçu comme pacte avec l’état plutôt que comme la marque d’une solidarité avec les victimes. Et l’état français use d’un lexique militaire qui m’effraie.

Employer la rhétorique de la guerre suppose un bon en avant du conflit, ) travers une réponse violente à l’ennemi. Et cela ne peut avoir d’issue positive. Non, ce n’est pas la guerre. Les amalgames sont dangereux et nuisent à notre compréhension des événements, à notre positionnement aussi. Ce n’est pas la guerre, parce qu’on a encore la chance de vivre dans un pays où les secours et la police interviennent, nous protègent, où l’on peut être soigné, écouté et où l’on peut militer. Où les terribles fusillades sont l’exception terrifiante et non le quotidien. Où l’on peut choisir de continuer à sortir, à danser, se lever pour revendiquer le droit de pas renoncer à nos libertés.

Ce n’est pas la guerre, mais l’état français veut la faire pourtant. Après les attentats du 11 septembre 2001, nombreux sont ceux qui ont battu le pavé, horrifiés à l’idée d’une réplique guerrière à l’horreur. Ce qui n’a pas empêché Bush d’envahir l’Afghanistan, puis l’Irak, concourant grandement à déstabiliser la région. Et cela donne le vertige de voir la France abonder dans la même direction. La surenchère de la violence n’amène rien de bon, et les bombardements en Syrie, la prolongation de l’état d’urgence qui vient amoindrir les libertés et exacerber le sentiment de méfiance généralisée, tout cela évidemment concoure à ma grande inquiétude sur ce qui est à venir. Plus largement, la politique internationale de notre pays amène à interroger avec une acuité renouvelée sa responsabilité dans le bordel planétaire : exportation massive d’armes, soutien militaire aux relents de (post-)colonialisme…

Qu’est ce que l’on fait face à tout cela? Comment l’on se positionne, en tant que citoyen?

Je ne crois pas que le simple fait d’aller boire une bière en terrasse puisse devenir un acte de résistance politique, ou que danser pendant un concert soit la plus louable des insurrections. C’est courageux, c’est le signe que la vie avance, qu’on garde le cap, qu’on lutte contre l’angoisse envahissante et contre le règne de la terreur. Mais ce n’est pas un acte politique : agir, c’est plus que cela, c’est prendre la parole, s’interroger, se mobiliser, manifester, écrire…C’est s’engager dans le monde, s’intéresser à ce qui l’ébranle, manifester son soutien à autrui autrement que par la simple exhibition momentanée d’une image ou par la poursuite d’un mode de vie individualiste et léger. C’est se rassembler, s’organiser ensemble pour trouver d’autres voies, d’autres réponses que la contre-attaque sanguinaire, d’autres outils que les armes. Et on est capable, ensemble, d’imaginer des solutions, j’en demeure persuadée.

Petit pays, je t’aime beaucoup, mais je ne porterai pas tes couleurs. Je gribouille sur ma table une tour rouge comme le sang versé, innocent, gâché, comme le sang aussi qui bouillonne encore en nous, cette force vive, qui nous met debout et nous anime, nous unit et nous élance. Grimpons sur la douleur plutôt que de nous en repaître, essayons un peu de prendre de la hauteur, depuis nos valeurs d’ouverture et de tolérance, depuis le radeau de la joie que nous essayons tant bien que mal de cultiver en nous. Grimpons, grimpons, pour nous défaire de la confusion manipulatrice des mensonges et de la peur, pour distinguer un peu mieux ce qui se joue en bas, pour percevoir la lumière à l’horizon et les chemins qui nous y mènent. Balancer fleurs et crayons, prendre le rage au corps et se battre encore, ensemble, pour un peu plus d’amour et moins de chaos dans ce monde.