La marche des paysages – Colombie

Premiers rosissements de l’aube pâle, un peu avant l’apparition du soleil il faut prendre la route, sur les chemins de terre cuivrée qui nous mènent au cœur de la Vallée de Cocora. Les immenses palmiers à cire se dressent, gracieux et impériaux, balançant leur chevelure à plus de 50 mètres du sol. Nous partons pour trois jours dans le Parque de los Nevados, pour atteindre la cime du Paramillo del Quindio, à 4750 mètres au dessus des mers. La marche sera longue.

L’on traverse tour à tour des paysages fabuleux : jungles épaisses aux ponts de corde tendus par dessus l’impétueux courant, forêt mythiques où d’entre les épaisses fougères émergent les chants d’invisibles esprits, plateaux parsemés de frailejones, ces étranges fleurs semblables à des cactus, pentes abruptes d’un volcan à la cendre presque orangée, vallées marécageuses aux îles minuscules et fluorescentes, sommets boisés que les volutes de brumes enlacent et découvrent inlassablement…

Le corps souffre, incliné contre les parois, enlisé dans les restes de lave et la boue épaisse, en équilibre précaire sur les passerelles qui sont les seuls liens entre les flans de montagne, mais la vue est si belle, à chaque heure renouvelée on s’extasie sur les métamorphoses du décor, et l’appétit du monde nous pousse à garder le cap, debout, heureux, ensemble,

pas après pas.

 

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Couleurs et saveurs

Je crois que des semaines pourraient s’écouler ainsi sans que je ne me lasse jamais. La douceur de vivre du Brésil nous touche, la langueur des pays du Sud nous imprègne peu à peu, et nos esprits se délaissent de ce qui les tourmente, comme nos corps se relâchent et trouvent peu à peu le balancé tranquille des brésiliens.

Deux filles ont emménagé cette semaine à la maison : Marion, une française qui va étudier l’architecture à la USP, et Preena, une anglaise d’origine indienne en année sabbatique venue travailler dans une galerie d’art du quartier. Tout est si facile entre nous, ce matin nous paraissons  sur le canapé jusqu’à plus de midi, puis allons faire ensemble le marché d’où nous ramenons trois sacs à dos plein de trésors : deux énormes avocats, du fromage local, trois kilos d’orange, des courgettes, du manioc, du thé, cinq sortes de piments, une tranche de pastèque, des fruits de la passion, du citron vert, deux longues feuilles d’aloe vera… Rejointe par Elena, notre coloc italienne, on fera des nams au fromage et un délicieux guacamole, passant avec allégresse d’une pièce et d’une langue à l’autre.

Hier soir j’étais invitée chez Angela et Mister, deux artistes espagnols membres du collectif Basurama avec lequel j’avais mené un projet l’an dernier, où je retrouvais Ignatio, Clara, et Bruno. Je me sens si bien dans leur appartement aux couleurs claires : la véranda est devenu un jardin minuscule, les étagères débordent de livres illustrés, de films et de vinyles, aux murs sont accrochés incroyables dessins d’Angela et quelques photos, dans le salon un immense canapé orange, une guirlande de papier, une guitare, et sur la table de bois le plus fabuleux repas que l’on puisse imaginer.  Clara a ramené d’Espagne du fromage, du chorizo et des jambons serrano, nous avons une tapenade d’aubergines, de tomates et d’olives épicées, une salade de roquettes, poires et parmesan, de l’huile d’olive parfumée, j’ai fait un énorme pain aux céréales qui sort tout juste du four, et Ignacio ouvre une bouteille de vin chilien. Rien ne pourrait nous combler davantage, c’est tout ce qui nous manquait ici au Brésil où les habitudes alimentaires diffèrent tant des nôtres : la base de l’alimentation est un mélange de riz et d’haricots noirs, saupoudré de farofa, une semoule de manioc frite, qui peut devenir la célèbre feijoada si l’on y ajoute de la viande de porc. Les brésiliens consomment également beaucoup de salgadinhos, cuits dans la friture, que l’on peut acheter dans n’importe quel petit magasin ou kiosque de rue : coxinhas (littéralement petite cuisse), des sortes de beignets de poulets et d’oignons frits et couverts de chapelure, des pães de queijo, petites boules de tapioca soufflées au fromage,  bolinhos de bacalhau, de la morue frite et panée…

Le bonheur, ici, ce sont les fruits et les légumes. Chaque jour une rue du quartier  se transforme en un marché animé aux étals colorés, proposant à nos yeux étonnés d’incessantes découvertes : pas une fois où l’on ne goûte la chair d’un fruit venu du fin fond de l’Amazonie ou hume une épice encore inconnue la veille.

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Hier, après ce repas parfait, Bruno s’est mis à jouer des classiques brésiliens à la guitare, et projetant les paroles sur le mur nous chantions tous en coeur, heureux de cette chorale improvisée. Puis nous avons rejoint Preena et Marion devant le O’ de Borogodo, une institution de la Vila Madelena où j’ai passé bien des nuits l’an dernier. Chaque premier vendredi du mois, c’est Iones Papa et ses musiciens qui sont invités, un groupe qui joue des airs de candomblé (les cérémonies afro-brésiliennes) et célèbre les Orixas. L’exaltation se lit sur tous les visages, mouvements langoureux des corps enlacés voguant au rythme du samba, les notes aigües de la trompette puis les pulsations sourdes et puissantes des percussions résonnent longtemps en nous, et les yeux brillants nous dansons jusqu’à tard dans la nuit.

La récolte du jour

Cette semaine, je suis bien débordée,  dors peu, vogue parfois entre le stress et la mélancolie…

J’ai fait le plein de fruits-jolis pour me redonner le sourire, et la force de retourner au combat! (c’est pas pour rien qu’on dit  « pesquisa de campo« , c’est un terme militaire ça!)

Chaque matin un petit jus, couleurs et délices, et doucement ça repart !

*

*

de haut en bas

(les fruits seulement)

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maracuja : fruit de la passion

 maça : pomme

banana nanica : la banane la plus répandue ici 

lemão : citron vert 

laranja -pera : orange-poire

manga : mangue

caqui : kaki

limão-cidra : euh… clémentine? 


La feira, le marché

J’aime me promener dans les feiras, ces petits marchés qui poussent un matin par semaine sur un coin de bitume et peuplent la rue d’odeurs gourmandes et de cris joyeux.Les marchants alpaguent, rieurs, les filles en jupe pour leur vendre des fraises, et répètent inlassament la promotion du jour.

Autour du stand de pasteis (de grands beignets de pâte frite que l’on fourre de fromage, de petits oignons, de viande et de légumes) les gens s’agitent : c’est un rituel que de s’y arrêter, pour manger un pastel de fromage ou a la portuguesa, les sacs négligemment jetés sous le comptoir en plastique où s’étale une variété impressionnante de sauces pimentées.

Des enfants, une paille dans la bouche, sirotent du caldo de cana, l’eau de la noix de coco encore verte, en balançant les jambes au rythme du cavaquinho, cette petite guitare portugaise à quatre corde que joue un vieux musicien pour les acheteurs tranquilles.

Le ventre tombant sous la robe à fleur un peu passée, les mères de famille emplissent des caddies brinquebalants, qui souvent vacillent lorsqu’un passant lassé de la foule hâte le pas pour les dépasser. Les tomates roulent, roulent sur le sol terreux…

Les noms de fruit comme des poèmes, des mantras que l’on récite doucement, ils roulent et ricochent sur les langues d’ici, je les entends tinter, sonner, valser… Maracuja, le fruit de la passion, pessêgo, maçâ, nespera, et tous ces autres inconnus aux si vives couleurs.

L’açai, ces petites baies violettes que l’on mange glacées, avec du yaourt, de la banane et des céréales.

Banana-abacaxi, banana-maça*… les associations rêveuses que l’on goûte avec curiosité, tentant d’imaginer celui qui rapprocha d’une simple banane le parfum d’une pomme ou de l’ananas… Il existe d’autres combinaisons, comme les laranja-pera, les oranges au goût de poire.

Amour du métissage, des musiques mêlées de sable et de vent, même les fruits sont devenus mélanges.

 

Pour 6 reais, soit moins de 2,50€, voilà ma petite récolte :

*

* : banane-ananas et banane pomme

** : orange-poire