Les soirs d’ombre

Au demeurant le jour se meurt, sans filet pour en retenir un peu encore les rayons je marche, ni larmes, ni murmures, yeux levés silencieuse je regarde, éprise, les couleurs changeantes embraser la ville que j’aime.

Épuisante tourmente des moteurs à l’éveil, file indienne, mille deux mille cent mille voitures toutes phares rugissantes s’alignent sur la longue avenue, flèche de brun bitume qui traverse de part en part les quartiers enfilés. Arrêt, départ, arrêt, et la fumée des pots qui redémarrent.

A l’intérieur, vos gestes fatigués. Les néons se penchent et rebondissent sur les si semblables pare-brises qui masquent votre attente. Je ne vois rien. Non, je ne vois pas les visages des travailleurs cravate fourbus. Je n’ai d’yeux que pour le ciel qui tremble, pleure, s’émeut et devient noir, bonsoir tempête qui chaque soir nous bouleverse, c’est beau la ville sous le tonnerre, un coup de feu, et puis la nuit, épaisse, la nuit de l’origine soudain recouvrant notre étrange monde, ciao folies, cia machines, toutes lampes éteintes et sans un bruit nous nous serrons devant les flammes minuscules de ce qui reste de lumière.

Une bougie.

Soirées d’ombres, de chants et d’espérance.

L’autre jour je me rappelle, il pleuvait fort, si fort, le vent secouait les arbres, des branches arrachées, tordues, et l’eau qui montait dans la rue, au genou, à la hanche, les autos à la dérive et le bruit d’un torrent sur les petites marches, une femme prisonnière dans sa voiture devenue barque, la rivière au-dessus des fenêtres, un homme qui la secourt, la pluie battante toujours, zébrures de soleil pâle dans la grande obscurité.

Ces soirs de bourrasques où en lourdes vagues la nostalgie nous prend et nous relâche, et puis la joie, et puis le calme, la franche sérénité de ces marches à l’aveuglette, notre matelas comme un canot à la dérive, où pour tuer les sombres heures on rassemble nos voix, ces soirs de rires et de légèreté, quand le noir de velours dissimule dans les plis nos si petits chagrins, et que tout va bien, ici.

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Nuit brésilienne

Le tissu trop fin qui te colle à la peau, le monde à la surface glisse, perle, douce moiteur qui englobe le moindre de tes gestes.

Tu marches sans rien dire sur l’asphalte presque tiède, attentive aux failles et aux aspérités sous la mince semelle de tes ballerines, à l’écoute de la ville endormie que quelques oiseaux bercent tour à tour.

Ceux que tu croises ne disent rien, ils montent ou descendent la rue sans un mot, peut-être tout autant que toi à l’écoute de ce silence délicat tout entier cousu de la rumeur du centre, là où la vie ne semble jamais s’arrêter. Ce qu’il reste : le vent qui bruisse dans les feuilles, un rire étouffé, le chant d’un grillon. Tu imagines les notes sur la portée de lignes. Quand toute la musique folle des sambas, tous les tambours et tous les cris de ce pays joyeux enfin se taisent. Quand il n’y a plus que le son sourd de tes pas sur les routes et le bourdonnement de la ville lointaine , que ton propre souffle devient perceptible.

Tu l’aimes aussi alors, la grande cité. Lorsqu’elle est muette et délicate, avec ses toiles confuses de fils électriques dessinant des sentiers emmêlés sur le ciel pâle, avec ses tours cabossées, ses rues étroites et ses rares lampadaires aux lueurs vacillantes. Ici on n’éclaire pas la nuit. On lui laisse ses atours sombres, son mystère et sa violence. Les rayons de lune pour y voir amplement suffiront, pensent-ils là-haut.

Un chien. Un chien hurle et c’est une détonation, dans tes oreilles ses cris sonnent comme du verre pilé. Alors sur ta peau nue la mince chemise blanche se colle encore un peu davantage, et ta nuque devient humide sous la masse brune de tes cheveux défaits. En continuant ta route tu images la mer, la mer immense déployée devant toi, pas la plage non tu n’aimes pas tant la plage, juste cette étendue bleue et transparente qui se meut à tes pieds, comme si la ruelle soudain s’ouvrait sur l’océan et que tu pouvais y plonger, toute habillée toute nue peu importe, juste la sensation inouïe de l’eau entourant ton corps, de la fraîcheur enfin, perdre le poids de tes chairs et de tes chagrins pour t’ébattre dans l’écume, dans les vagues noires, dans la longue mer obscure de cette nuit d’été.

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Grenoble

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Trois monts entourent la ville où je m’éveille.

De la buée sur la fenêtre du salon,

Et les notes d’un vieux jazz à la radio grésillent.

 

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Nous roulons en silence sur les feuilles aux couleurs d’ocre,

L’automne met de l’or aux branches des vieux arbres,

Et très haut on voit de la neige embrasser le ciel pâle.

 

Les gens ici marchent tranquillement, sans presse,

Dissipés sur des trottoirs larges.

 

Dans le centre plus tard il y a aura la foule,

Pour l’éviter on franchit un portail,

Réfugiés derrière les murs épais, au cœur d’un jardin miniscule

Que dont rien ne viendra perturber le calme.

 

Un pont enjambe l’Isère,

et les couleurs des façades paisibles le long de la rive

Me rappellent ce que j’aime à Lyon.

 

Un sentier serpente vers la Bastille qui surplombe la ville,

Les pieds ricochent sur les cailloux et la terre brune, et

Au dessus de nos têtes, le vol régulier du funiculaire.

La lumière baisse à l’inverse de notre lente ascension :

Bientôt ce sera la nuit.

 

La nuit : quel spectacle !

Un grand tapis sombre troué de mille lumières,

les voies qui traversent la cité et les fenêtres éclairées.

On distingue au lointain la rumeur murmurante de ceux qui vivent ici-bas.

Et puis, tout autour,les silhouettes éthérées des montagnes dont les couleurs tendres se déclinent sur la toile obscure du ciel qui à chaque instant se teint d’un noir plus profond. La lune derrière les filaments de nuages diffuse ses mélancoliques lueurs, une note claire au milieu de cette sombre étendue.

La montagne nous aspire, les rues ne sont plus que de minuscules tracés de lumière, et les hommes ont disparu.

Au soir le monde au-delà du monde nous a déposé.

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