Carnaval de Rio : la fureur de vivre

Quarante degrés sous le ciel d’azur, la belle Rio rayonne et s’agite, partout dans la ville défilent les blocos  : concert aux accents funk sur la Praça XV, tubes des Beattles aux rythmes du maracatu sous les arcs de la festive Lapa, trompettes et saltimbanques dans le parc de Flamengo, samba tout en haut de Santa Teresa, batucadas enflammées au coeur de Botafogo, sons reggae sous les bâtiments du Ministère de l’Education, fanfare enjouée d’un bloco égyptien au départ de Cinêlandia….

On s’embrasse, on sautille, on se coule dans les bras de silhouettes inconnues, on scande en choeur les ritournelles entêtantes de dizaines de sambas : Cidade maravilhosa, Cheia de encantos mil! Cidade maravilhosa, Coração do meu Brasil! 

Les cuivres s’emportent, le chant grave d’un trombone à fendre l’âme, la peau des tambours comme cousue au creux de nos paumes qui claquent, on avance au son des battements, soudés, unis, le coeur et la musique cognent et c’est sans fin, la ville entière en liesse défile jours et nuits, trépigne et pleure, fredonne et se contorsionne, main dans la main, les pieds nus battant sans répit le rythme sourd de la longue marche.

Le bitume noir et chaud qui serpente en bord de plage et où se pressent confusément panthères, princesses, dernier des mohicans, femmes à fleur, pirates, monstres, pilotes et clowns, coudes joints sous les grands palmiers aux airs effarouchés. Copacabana danse, des volutes de sables et d’alcool se mélangent et font naître des ombres dans les voix qui se cassent à longueur de chant.

Transpire, transpire, transpire.

Transpire la joie, la fièvre et la fureur de vivre.

Sous le soleil de plomb c’est un sacré bordel, on se jette de l’eau, de la mousse, des rubans, on trébuche et se relève, c’est une danse à mille nuques courbées, les mains tendues, le front brûlant, ensemble on tient, on s’attrape, on saute toujours infatigablement quand la nuit enfin baigne la cité merveilleuse de sa douce tiédeur.

Les corps scintillent sous le clair de Lune et on oublie le reste, le monde n’existe plus qu’en cet ensemble exalté qui tourne et tourne jusqu’à la nouvelle aube. L’épuisement et l’ivresse à cheval sur nos épaules jointes.

La bière coule dans les bouches entrouvertes, des rigoles de flotte d’alcool et de pisse par terre, on s’en fout, on danse encore, on patauge dans ces marées épaisses la boue coulée au corps, ce qui compte c’est le ciel d’été, ce sont leurs bras nus qui s’élancent et se touchent, cette foule humaine qui offre pleinement sa joie immense son histoire et ses cris, fière et debout, fière et heureuse, sous les cotillons, et les confettis du Carnaval.

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Nuit brésilienne

Le tissu trop fin qui te colle à la peau, le monde à la surface glisse, perle, douce moiteur qui englobe le moindre de tes gestes.

Tu marches sans rien dire sur l’asphalte presque tiède, attentive aux failles et aux aspérités sous la mince semelle de tes ballerines, à l’écoute de la ville endormie que quelques oiseaux bercent tour à tour.

Ceux que tu croises ne disent rien, ils montent ou descendent la rue sans un mot, peut-être tout autant que toi à l’écoute de ce silence délicat tout entier cousu de la rumeur du centre, là où la vie ne semble jamais s’arrêter. Ce qu’il reste : le vent qui bruisse dans les feuilles, un rire étouffé, le chant d’un grillon. Tu imagines les notes sur la portée de lignes. Quand toute la musique folle des sambas, tous les tambours et tous les cris de ce pays joyeux enfin se taisent. Quand il n’y a plus que le son sourd de tes pas sur les routes et le bourdonnement de la ville lointaine , que ton propre souffle devient perceptible.

Tu l’aimes aussi alors, la grande cité. Lorsqu’elle est muette et délicate, avec ses toiles confuses de fils électriques dessinant des sentiers emmêlés sur le ciel pâle, avec ses tours cabossées, ses rues étroites et ses rares lampadaires aux lueurs vacillantes. Ici on n’éclaire pas la nuit. On lui laisse ses atours sombres, son mystère et sa violence. Les rayons de lune pour y voir amplement suffiront, pensent-ils là-haut.

Un chien. Un chien hurle et c’est une détonation, dans tes oreilles ses cris sonnent comme du verre pilé. Alors sur ta peau nue la mince chemise blanche se colle encore un peu davantage, et ta nuque devient humide sous la masse brune de tes cheveux défaits. En continuant ta route tu images la mer, la mer immense déployée devant toi, pas la plage non tu n’aimes pas tant la plage, juste cette étendue bleue et transparente qui se meut à tes pieds, comme si la ruelle soudain s’ouvrait sur l’océan et que tu pouvais y plonger, toute habillée toute nue peu importe, juste la sensation inouïe de l’eau entourant ton corps, de la fraîcheur enfin, perdre le poids de tes chairs et de tes chagrins pour t’ébattre dans l’écume, dans les vagues noires, dans la longue mer obscure de cette nuit d’été.

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