Um canto na parede

Là où pour un temps, je pose mes valises,

d’autres ont jeté des lignes courbes sur la rigueur des murs.

Des figures volées, d’étranges arabesques et des cris de colère,

tons sur tons déposés à même la pierre.

Les couleurs cravachent, des mots pour le dire, colère, amour, chagrin, ce fatras de sentiments que toi même tu ne démêles pas, s’apaise un peu au bout de la bombe qui pulse des losanges et des licornes sur le mur d’en face.

Graffitis Poèmes Déclaration

La ville murmure et gueule sous les doigts agiles des taggueurs, petit peuple de la nuit artiste et furieux qui esquisse tour à tour une foule un puit une forêt, sans bruit, sans arme, un peu de colle et de couleurs et voilà un paysage.

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Rio de Janeiro

Allongée sur la plage. Rio la tête à l’envers, le bleu sans la douleur, qui partout en moi se répand.

En dessous les corps tannés de soleil, brillants d’huile et de crème, les corps innocents et incertains des enfants qui jouent et les vieux corps des amants lassés. Les jambes infinies des filles en jupes courtes et le ventre musclé des joueurs de volley ; la peau qui se décline en mille tons de lumière sous celle clair des cieux de midi.

Ipanema. Ipanema ce n’est plus un nom mais un précieux sésame,  le doux cri d’une bossa nova, la table d’un café fameux et le sable fin déroulé au pied des vagues qui s’écroulent, immenses.

De toute part on ne trouve que beauté.

Et l’âme, l’âme épanouie enfin, qui s’étire, sort de son carcan étroit et se tisse aux bruits, aux parfums, aux humeurs, l’âme  qui s’ étend, s’étend encore et se fait l’égale de l’infini du ciel.

Plus jamais après Rio elle ne pourra rentrer dans une petite boîte.

Il y a deux ans nous avions grimpé jusqu’au grand Christ de pierre qui domine de ses bras ouverts la ville que nous aimions.

Plus un doute devant le sublime : voilà, voilà, nous entrions au paradis. Douces collines aux pentes verdoyantes, longues plages claires bordant l’océan d’un bleu profond comme un regard, troublant, et la ville au creux de cette nature reine, luxuriante, la ville comme un songe, un cri d’amour des hommes à leur terre-mère, comme un tableau d’hier, des taches colorées et discrètes, des rues, des toits, une cité irréelle nichée dans les bras du monde, et puis au loin les îles et les montagnes, embrassés d’une brume légère, rêveuse, déposant ci et là ses baisers vaporeux.

Au delà de tout ce que j’avais pu voir auparavant. J’étais restée stupéfaite, muette et immobile devant tant de grâce et de beauté. Comme si soudain, toutes les choses du monde avaient trouvé ici bas leur place.

Mais sous les bras du Corcovado qui semble, silencieux, veiller sur la cité merveilleuse, il y a tout ce qu’on ne voit pas. Il y a la lente asfixie des travailleurs, les yeux voilés et l’âme fourbue, il y a cette foutue violence que je ne comprends pas, les sombres trafics et les enfants qui s’agrippent aux sacs des passants puis disparaissent en une nuée de petites mains. Il y a la folie des nuits de Lapa, l’alcool à flot et les rythmes sourds des tambours africains, les filles à-demi nues et la bouche des travestis. Il y a Vigario, Rocinha et le Morro da Fé et leurs milliers d’habitants, les opérations insensées de nettoyages qui les laissent les bras ballants et le cœur pétrifié, les dommages collatéraux et les balles perdues dans les ruelles étroites, la connerie et l’argent qui leur brûle les doigts. Il y a la colle et les regards fous, le crack et les mains moites. Les touristes sur la plage, les gamins qui tapent pieds nus dans des bouteilles et crient à chaque but, les femmes-enfants, les catadores qui récupèrent les cannettes et le carton dans les poubelles défaites, les estropiés, ceux qui torse-nu courent le long de la plage, les filles en cheveux et en bikini…

Tout cela, tu ne le vois que lorsque tu descends, descends de ton paradis là-haut, que tu te colles le nez aux façades qui dégringolent, aux odeurs écoeurantes des sacs crevés, à la misère et au chagrin, que tu arpentes sans fin les rues en enfilade, que comme eux tu t’assoies au bar collant d’un boteco pour prendre un petit café et un salgado, que tu écoutes les voix cassées, l’espoir, la joie, que tu ouvres tes bras comme ils t’ouvrent les leurs.

Je revenais à Rio de Janeiro, pour la troisième fois…

Le Minhocão

Tout autour à la verticale. Des pierres dressées dont l’on fait des maisons. On s’y abrite du chaos, de la ville bruyante.

Sur les fenêtres brisées le soleil miroite. Un peu d’air passe.

Les murs éraflés, par les pleurs et le souffle du temps, le bruit des voitures ronflantes et les pluies tropicales.

Les murs griffés, par la mémoire et le vent,  la violence et les douleurs. Il a fait nuit longtemps, ici.

Je marche sur le Minhocão. Voie suspendue entre l’asphalte et le gris bleu du ciel. Poussières. On a livré le béton aux jeux des enfants, qui déambulent en rires et en trombe, légers, légers comme des oiseaux les plumes en l’air. Ils courent sur la route, dépassent d’imaginaires voitures et frappent dans une balle blanche.

Le Minhocão.  Monstre urbain rectiligne que mille Thésée viennent abattre. On a repeint le labyrinthe, on y invente un jardin le temps d’une journée. Poussent les arbres, poussent, et sous nos pieds une pelouse de plastique où les couples se prélassent, enlacés à l’ombre des immeubles inquiets, la gueule penchée sur la ville qui repose.

Oublié le brouhaha quotidien, les klaxons et les files interminables de carrosses tous égaux où l’humain meurt un peu. Trafic, trafic.

On marche doucement, avec précaution sur ce chemin de bitume, on y jette pêle-mêle peintures rêves et souliers, et puis pieds nus on danse un peu, parce que c’est beau d’être là, au dessus de la ville, au dessus des bus des taxis des voitures, de la folie des gens et de l’habitude.

Un petit feu sur la pierre, des amis font cuire des brochettes et des marshmallows. A côté des piscines minuscules où barbotent des minots cheveux en bataille, ravis de cette flotte qui dégouline et que l’on balance en pluie scintillante face au soleil.

Un monde qui s’allonge, qui prend son temps et regarde à l’envers. Qui dessine sur le béton, les visages et le ciel, un dimanche hors du temps.

São Paulo : couleurs et impressions

São Paulo, dans leur langue à eux le nom chante et emplit la bouche.

Retrouver la ville qui la première fois  m’avait fascinée. Grandeur et décadence, s’égarer timidement dans une forêt de longues tours. Chaos de verre et de pierre, comme si les étages un par un avaient surgis de sous la croûte terrestre, sans ordre ni vergogne.

Le béton s’effrite, et des tâches humides le recouvrent par endroit. Un incroyable chantier. La ville… ce terrain de construction qui ne finit jamais. Des maisons s’effondrent entre les gratte-ciel, les immeubles restent nus à attendre qu’on leur donne un toit, à côté de minuscules appartements qui dorment et vieillissent sans que l’on ose y toucher.

Le chant du marteau piqueur et les ailes des grues immenses.

Il fait chaud. Le ciel brûle et se change, nouveaux atours, l’azur se voile de lambeaux de nuages, qui à leur tour en appellent à l’orage. Tout s’obscurcit. En dessous la ville se réinvente sous les ombres changeantes. Le ciel est presque noir, velour, puis de temps à autre, des éclairs éblouissants déchirent les ténèbres.

La pluie se déverse ; marcher sous l’orage, c’est comme  se tenir debout sous un torrent qui déferle.

Bastide disait «  Le Brésil, terre de contrastes ». Et c’est frappant. Les grandes fontaines et les vigiles trop bien habillés devant les centres commerciaux, les piscines sur les balcons des résidences, les boutiques de luxe…. et puis sur tous les trottoirs ces corps maigres et sales, qui dorment sous des cartons, partout, les yeux clos ou le regard hagard. Cheveux mêlés et pieds nus.

Bouffée de profonde tristesse. Tu marches et évites les petits tas de déchets et de couvertures, car souvent là-dessous tu sais qu’il y a quelqu’un. Des gosses qui mendient sans sourire et une femme agenouillée qui pleure. La misère découpe un peu notre respiration, la rend plus courte. Plus coupable presque.

Mais São Paulo est loin pourtant d’être une ville triste. Partout des dessins sur les murs, des cris dans la peinture, de la couleur sur les murs pas vraiment droits. Les trottoirs difforment au bitume inégal laissent entrevoir des pans de terre. Rouge, ocre, couleurs de sang et de vie.

On s’interpelle, partout les gens semblent se saluer, au milieu de la jungle urbaine on se sent au village, on se tutoie et se sourit.

Cette chaleur fait du bien. Les quelques amis que je retrouve et ceux que je rencontre à peine. Oubliée la bise qui frôle la joue, on s’embrasse vraiment,  on se sert affectueusement dans les bras, se touche avec grâce et douceur. Une joie de vivre, une langueur aussi dans les gestes des passants, on ne court pas, on se regarde, on prend sans tricher la mesure du temps. Quitte à venir en retard, l’heure n’a pas d’importance, ce qui compte c’est d’être finalement présent et souriant, à l’écoute.

C’est fou tout ce que j’avais oublié. Les premiers jours je me trompe, m’étonne à chaque nouvelle situation : pourquoi me demande-t-on mon CPF (numéro d’identité) au supermarché, ou encore mon numéro de téléphone au restaurant, pourquoi au bar je ne peux pas payer au comptoir, comment je passe le portique pour aller m’assoir dans la bonne partie du bus, pourquoi les prix changent tout le temps, et puis il faut lever le pouce pour dire « oui », que ce soit au serveur ou au banquier…

Doucement, je prends mes repères j’observe de loin ce que les autres font, avec l’élégance facile de l’habitude.