La marche des paysages – Colombie

Premiers rosissements de l’aube pâle, un peu avant l’apparition du soleil il faut prendre la route, sur les chemins de terre cuivrée qui nous mènent au cœur de la Vallée de Cocora. Les immenses palmiers à cire se dressent, gracieux et impériaux, balançant leur chevelure à plus de 50 mètres du sol. Nous partons pour trois jours dans le Parque de los Nevados, pour atteindre la cime du Paramillo del Quindio, à 4750 mètres au dessus des mers. La marche sera longue.

L’on traverse tour à tour des paysages fabuleux : jungles épaisses aux ponts de corde tendus par dessus l’impétueux courant, forêt mythiques où d’entre les épaisses fougères émergent les chants d’invisibles esprits, plateaux parsemés de frailejones, ces étranges fleurs semblables à des cactus, pentes abruptes d’un volcan à la cendre presque orangée, vallées marécageuses aux îles minuscules et fluorescentes, sommets boisés que les volutes de brumes enlacent et découvrent inlassablement…

Le corps souffre, incliné contre les parois, enlisé dans les restes de lave et la boue épaisse, en équilibre précaire sur les passerelles qui sont les seuls liens entre les flans de montagne, mais la vue est si belle, à chaque heure renouvelée on s’extasie sur les métamorphoses du décor, et l’appétit du monde nous pousse à garder le cap, debout, heureux, ensemble,

pas après pas.

 

25886069075_ca77d6c3e9_h.jpg25860091986_ef53928586_o25885989335_8f4ba1a794_o25765250802_2a01279768_o25257309603_afe1ff4825_o25585574280_d2d190a810_o25585552560_aebe1ca74f_o

Minha cidade

Ce soir.

Je traverse des rues qui ne se ressemblent pas, des feuilles volent, vent tropical, à l’angle un homme courbé qui joue de l’accordéon, il n’a plus de dents mais il a de belles mains. Un chapeau râpé.

Je marche…

Le ciel annonçant l’orage s’empourpre et devient nuit, puis par au-delà les nuages entassés s’élève une lumière dorée qui fait jouer ses rayons sur les façades dispersées. La ville. La ville que j’aperçois depuis les hauteurs du pont où j’avance lentement.

C’est un cri, un champs de grandes tours comme de longs arbres immobiles, retenant depuis l’aube leur respiration, et à leurs pieds de minuscules cabanes, des fleurs, des champignons au milieu des hautes tiges de pierre et d’acier. La ville est un jardin, c’est magnifique et troublant à la fois, je surplombe un décor qui me semble, dans cette lumière irréelle, n’être qu’une cité miniature où viendraient jouer les enfants.

Pousser du bout de l’index une toute petite fenêtre, briser d’un souffle les branches des arbres si menus…

D’où je viens, où je suis?

Solitude. Solitude poignard qui danse et se recourbe dans l’âme, alors que je tangue sur le pont, suspendue entre l’ombre du ciel et le champs de la ville. Je voudrais qu’on m’écrive, qu’on m’envoie papillons, oiseaux de papiers et missives en bouteille. Je voudrais que l’océan tout entier, Atlantique, entre lui aussi dans cette petite bouteille, trempe le papier, trempe l’encre, fasse déborder les lettres et cesse alors de séparer nos continents. Je voudrais vous voir. Voyager sans partir, sans sentir chaque fois les liens que l’on a tout juste recousus craquer lorsque l’avion décolle et que la terre s’éloigne.
I miss you

Et c’est comme si je ne venais de nulle part.

Lui, quand il me parle de Lyon, tout est poème et transports,  je vois ses yeux débordant de l’eau du Rhône, de pavés, de ruelles, je vois le rose des murs et la silhouette élancée de Fourvière.

Il peut être ailleurs, cela ne change rien, la rumeur de sa ville natale souvent se mêle au roulement de son cœur. Il sait qu’il reviendra ; indéfectible ce lien qui l’attache à sa terre.

He belongs to this place.

Pero yo no tengo lugar.  Sur mes images souvent il y a des câbles, de longs fils électriques qui s’acheminent et des pelotes nouées. Qui recouvrent un peu le ciel. Voilà, voilà ce qui je cherche au hasard des rues, des pays, des presqu’îles, je tisse ensemble ce que je trouve, les hasards et les violences, les espoirs légers et les rires des autres, je les entoure de ces immenses ficelles, je marche dessus et je tombe, je me relève et puis retombe parce qu’après tout ça je ne sais pas, où est le centre, mon centre, comment on trouve l’équilibre et comment on avance, un deux trois ein zwei drei, je tente un peu de me coudre aux cieux des autres, de fil en fil ça se tricote, se rafistole tout ça, le passé fait un peu moins mal quand on le rapièce avec des bribes de paysages. Et puis c’est beau ici.

Je marche encore sous les cordes noires. Le sol pousse le béton d’un gris pâle, qui meurt en infini craquellement. Une brèche. On voit la terre et je la jette en poignée sur mes pieds nus, je m’enfonce dans la boue jusqu’aux chevilles, il pleut, ça ne fait rien, ma peau soudain brunit un peu, les racines des arbres s’attachent à moi, je m’attache au ciel tendre de São Paulo et à sa lumière changeante, les arbres sont mes racines.

C’est ma ville. Ma maison. Je veux rester ici un peu : j’ai vidé mon sac et je l’ai rangé sous le lit.

J’ai vidé l’air de mes poumons, longuement.

Et respiré.