Callao, Pérou

Ce matin, je me rends au marché de Caqueta, accompagnée par Joel, le péruvien qui m’héberge depuis mon arrivée. Des charrettes déambulent, proposant des kilos d’oranges lisses et brillantes, des herbes magiques, des morceaux de ferraille, des pattes de poulets.

Des poubelles crevées s’étalent au sol, dégageant une odeur pestilentielle, qui ne semble pas déranger le chiens très maigre venant y fourrer son nez. Puis c’est une petite femme aux vêtements rapiécés qui passe près de moi et s’approche du tas d’ordure. Fait face à l’animal, et comme lui se met à chercher de la nourriture. Une profonde tristesse m’envahit soudain. Plus loin, des enfants jouent, pieds nus sur la terre sableuse, les yeux brillants.

Je n’ose pas tellement prendre des photos. De nouveau, je suis la seule blanche parmi la foule, et  tous me dévisagent avec curiosité, voire une certaine méfiance.

 

 

Je discute un bon moment avec un vendeur d’orange. Il est jeune, à peine plus âgé que moi. Son sourire fatigué me touche, il travaille depuis quatre heures ce matin. Je lui parle de mon projet sur les marchés et le commerce informel, il me présente son oncle, impliqué dans un syndicat, qui m’explique les enjeux de la lutte que les vendeurs mènent. Je suis abasourdie. Tant d’existences pouvant être balayées d’un seul geste, soumise aux aléas de la volonté des grands. Des vies précaires, malgré le désir de s’en sortir, de se battre. La municipalité veut « nettoyer » les voies publiques, libérer le terrain qu’occupent le marchés pour le vendre. Les marchands sont inquiets, ils ne savent pas où ils seront reloger, ni même si on leur attribuera un nouvel espace de vente. Mais personne ne viendra dans un local fermé, aseptisé, Juan le sait. Ici, la culture c’est la rue, on se balade, on sort du travail et on s’arrête lorsque l’on croise sur son passage un marchant de légumes ou de volailles.

 J’observe autour de moi. Les gens sont tranquilles ici, avançant au milieu de la confusion avec une égale nonchalance. Ils traînent d devant les étals, se saluent et échangent des plaisanteries, écoutent la radio sur de petits appareils grésillants. Les marchands sont assis devant leurs puestos, sur des chaises en plastique instables, souvent brûlées par le soleil. J’achète quelques bananes à un vendeur ambulant, un vieux monsieur tout fripé, qui peine à tirer son lourd chariot d’où les fruits débordent. Il a le souffle court et les yeux fiévreux. Je n’ose pas le déranger, et préfère taire mes questions.
Je finis par prendre quelques photographies, accroupie contre un mur rugueux. L’épaisseur de la paroi me rassure, je m’y appuie longtemps, y cherchant comme une aide, une inspiration. Je ne suis vraiment pas à l’aise, si visible derrière mon objectif imposant. Quel droit ai-je de prendre de garder ainsi la trace de leurs vies paisibles et compliquées, de ces ambiance quotidiennes colorées ? Je me dissimule dans les recoins pour saisir rapidement des clichés du marché, me fait toute petite. Pourtant, très vite je dois ranger mon appareil au fond de mon sac. On ne cesse de me dévisager. Mon allure d’étrangère ne passe pas inaperçue, malgré mes fripes usées et mes cheveux ébouriffés sous ma casquette de toile. Même accompagnée d’un péruvien, j’ai le sentiment que ma présence les dérange. Ce monde n’est pas le tien, semble répéter les regards presque désapprobateurs des vieilles dames accroupies derrière des petits tas de légumes.
Nous quittons le marché, et retournons chez Joel. Il vit dans 6 mètres carré, avec un lit, une télé, un mixeur et une carton pour ranger ses vêtements. Je dors par terre, avec mon duvet, sur un très fin matelas de gym. Il doit voir son frère « pour une affaire sérieuse », et me demande de l’attendre ici. Il ferme la porte sans me laisser la clé, et me voilà seule dans cette pièce que l’orange des murs ne rend pourtant pas plus gaie. Je suis fatiguée, et la porte fermée m’oppresse quelque peu.
Mes mots comme mes pas tournent en rond dans la petite chambre : vains, irréguliers, plein de l’angoisse de se retrouver seule, pour de bon face à soi, sans issue ni dérobade. Des cauchemars. Des monstres à deux têtes coupant de leurs épées bambous mes mains tendues, le sang giclant à n’en plus finir, devenant pourpre, devant noir. Des femmes aveugles qui ondulent dans cette masse obscure et crient des mots que je ne comprends pas. On m’étrangle. Une cohorte de loups grands comme des immeubles, menés par des indiens à cheval. Ils m’écrasent et me griffent.
Et puis j’ouvre les yeux. Respire.
Plus de monstres terrifiants. Tous perdirent en une expiration leurs habits de sombre, et moururent dans les angles. Comme ça, sans bruit. S’envolent les bêtes fantasmatiques, indiens, colons, sanguinaires et translucides, soudain il n’y plus rien que la peinture orange et claire des murs carrés, rien d’autre que les perpendiculaires parfaites, craquelées un peu dans le bas.
Une chambre vide, pourtant, ne sera jamais la somme de quatre murs et d’un toit. C’est une forme appelant le plein, disant sans bruit la promesse d’un monde à venir. Oui, il y a une potentialité incroyable dans cette vacuité là. Rien ça voulait toujours dire : tout est encore possible.
J’écris. Je pose des mots sur le petit sentier, pour ne pas me perdre, pour tenter de donner un sens à ce voyage. Mais les oiseaux picorent, et de mes phrases blanches que restera-t-il? Après l’hiver l’herbe poussera, et de mes cailloux on ne verra plus rien. Les choses se déposent en un bruissement d’ailes, se froissent un peu quand on les approche à la lampe.
On n’observe pas le souvenir dans sa linéarité, l’un se mêle au suivant, s’embrasse et se fond, puis déjà meurt dans l’ombre d’un autre aux couleurs plus vives.
 Te raconter, c’est piocher dans cette toile confuse, te noyer avec moi, jusqu’à ce que l’eau de tes poumons deviennent celle de mes yeux qui ne savent pas dire, qui te regarde et pleurent en silence parfois, parce que la route et longue et qu’il n’y personne, personne pour montrer le chemin. Ici, tout est toujours étrangement calme. Les maisons, d’un ou deux étages, semblent attendre depuis une éternité qu’on les finisse.
Des tiges de fer pointent  le ciel de leurs maigres silhouettes, planches et antennes se mélangent, parfois des détritus viennent s’entasser  dans les cages d’escalier ouvertes aux regards. Quelques poules paressent sur un muret, au troisième étage d’un bâtiment délabré. Une femme contemple la vue, accoudée au rebord d’une fenêtre aux carreaux brisés. En bas, des files longues près de la fontaine. De enfants jouent et s’éclaboussent, ignorant les cris des mères impatientes qui remplissent les bidons. Il n’y a pas d’eau dans les maisons, on se douche courbé sous le seau que vide un frère plus âgé.

Le béton, le fer et le plastique s’enlacent et prennent ensemble la poussière épaisse, à chaque passage de véhicule. Des jeunes garçons aux rieux rieurs pédalent sur de drôles de pousse-pousse d’un vert sombre et croisent cahin cahot les vélos usés, les voitures d’un autre teps et les camionnettes accélérant sur l’avenue de fortune. Tout est en travaux, le marteau piqueur rythme les secondes de sa chanson sourde et monotone, alors que de larges bandes orange décorent les rues devenues un chantier éternel.
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