La Langue des oiseaux : journal

J’ai toujours un carnet sur moi, et pour la première fois j’en partage un extrait, n’ayant pas le temps d’écrire ici, trop prise dans la course belle et folle de ces dernières semaines.

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La langue des oiseaux, C.Hunzinger, Grasset, 2014

L’île à venir  – nuit du 4 au 5 mai 2016

Traces d’argile sur le visage, lumière rouge filant dans la nuit pleine, après les heures à l’atelier qui chaque fois m’emplissent âme et corps, je roule le long du chemin de fer.  Je retrouve la barque chaleureuse, il me parle de la possibilité d’une île tout là-bas en Orient, et sans plus attendre, spontanément, je dis oui. On louerait des vélos, peut-être. Il y aurait des ruelles vertes, des fleurs aux parfums étranges, du silence et le brouhaha d’une langue inconnue. A minuit dix, le sort est lancé, dans la boîte virtuelle arrivent deux grands billets de liberté.

Le lac des signes – soir du 5 mai 2016

Il est tard, encore, quand enfin on se retrouve sur le radeau qui nous attache. Une fleur rouge s’est ouverte. Dans le lit défait, je confesse, évoquant le voyage semé le jour d’avant : « aujourd’hui, il y avait des jolis signes partout…  » La mine rieuse, le regard  émeraude, miroitant, il me susurre à l’oreille : « oui, ma belle, on appelle ça des biais cognitifs ». Silence rêveur, je vogue, j’entends billets cognitifs, petits mots que l’esprit nous laisserait, partout, pour ouvrir autrement le sens. Ce message des oiseaux ne peut-être qu’un autre signe….

Le jour où – 6 mai 2016

Au travail nous avons créé un petit club de lecture, c’est réjouissant, et des bouquins libres d’entrave sur les tablettes de mon bureau s’empilent en tours brimbalantes. Ce matin on me prête un beau livre, La langue des oiseaux, de Claudie Hunzinger. Je le feuillette, il parle d’une rencontre entre deux femmes, l’une réfugiée dans la forêt pour écrire, et l’autre, japonaise en exil, qui la touche de sa poésie. Étrange et fulgurante virée dans les failles et les brisures de la langue… Le verbe est puissant, le sujet m’intrigue et me touche.

Mes doigts clapotent, le titre apparaît à l’écran, et je clique sur un lien. Impulsion ou croisement, la sérendipité sereine encore, quand heureuse je découvre ce que je ne cherchais pas. Entre les lignes de l’article je risque une brève incursion, et très vite découvre que la langue des oiseaux est un art, un idiome magique et secret naissant de la proximité sonore entre des mots, créant alors des jeux : au sens de décalage, intervalle poétique et ludique ouvrant franchement tous les sens possibles, mais aussi simplement activité plaisante, jeu d’adresse, de rire et de hasard, à la fois distraction et recentrement sur soi.

(je songe qu’il faudrait que je reprenne ma réflexion tentaculaire sur le jeu, un sujet qui me passionne, feuillets noircis de figures, schémas et pensées fleurissantes )

Selon cet article, la Langue des oiseaux « suggère d’autres mots comme pour, à la fois, les cacher et en donner une trace détectable», et cet adjectif là m’interpelle. Cela parle aussi du tarot de Marseille, dont on dit qu’il tire « de 22 lames ses leçons » chuchoté aussi « devin de l’âme, c’est le son ». Langue cryptée, donc, immense territoire à creuser et à étendre.

Le soir, « chez-nous » comme on dit dans ce pays qui devient aussi le mien, on accroche ensemble les filets de lumière sur le radeau-balcon, et la nuit bleue qui nous prend est longue, dense et belle, une nuit qui garde en elle cent mille traces du jour, de ce jour si spécial, et de tout ceux qui viendront.

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La légèreté d’écrire

La légèreté : c’est drôle, c’est en quittant un peu l’enfance que j’ai appris à l’apprivoiser. On parle beaucoup de liberté, liberté chérie, noble, irréductible et exaltante, belle bravade qui nous fait tout quitter, aspiration suprême, et à raison. Le mot est trop grand pour moi. Plus qu’être libre j’aspire tout juste à devenir légère, vive et réjouie je crois l’être déjà, mais légère aussi dans le sens de déliée, détachée des poids multiples que sur nous jette la vie sans cesse. Parce qu’avancer, dans l’existence comme sur les routes du monde, évidemment plus les besaces sont lourdes, plus c’est un sacré labeur. Alors j’apprends, patiemment, à me défaire, à lâcher prise. Lorsque je ploie, plombe et me plume sous la charge (des questions, des souvenirs, des inquiétudes, des objets qui s’entassent), je m’arrête un moment, page blanche, l’espace et l’esprit vides. En apesanteur.

Je respire, inspirations. Le geste millénaire, le geste familier : écrire. Je déloge et bazarde ce qui pèse, les roches les crampes les fardeaux ne sont plus que des mots, c’est léger un mot, ça se  pose et apaise, ça déleste. Une petite ruse, pour se souvenir sans ployer, retenir sans se charger. La parole silencieuse que je puise tout en moi me creuse et me déshabille ; jamais non jamais elle ne me laisse nue. Comme j’aime ces ambivalences du langage, qui nous désarme et nous expose, mais nous protège aussi, nous entoure et nous aguerrit. La pensée précipitée en mots va plus loin que les remue-méninges de l’esprit, elle avance, comme vouée d’une force propre, se disperse en larges arborescences, en désirs et en mondes possibles, on se surprend nous-même des tournures et des idées naissantes, de ces images qui surviennent à bout de plume, sans fard et sans ambages ; et pourtant l’écrit nous rassemble, nous recentre, met en ordre le chaos, sait cueillir d’un même geste l’écume et le sable, le surgissement le plus fragile comme nos essences les plus profondes.

L’écriture est un art des traces, elle vient peupler le vide, pas le combler car il existe, mais l’habiter, l’embrasser, en faire son univers et sa gondole, s’y sentir bien. C’est déposer les cailloux blancs de la mémoire sur une suite de pages, un à un, pour que l’histoire existe et se raconte, pour que l’on puisse s’y peloter un jour tout au chaud du souvenir ou que l’on s’en balance, peu importe, les mots noués font que le passé s’encre, nous ancre, offre de vraies racines.

Feuillets sous l’écorce du cuir, l’embrun de la peau familière. Les carnets que j’emporte, partout, sont la maison que je construis, feuilles après feuilles : toits de palme, là où le papier se coud je trouve mon rivage, ma barque et mon refuge. Écrire, c’est un mouvement devenu habitude, un doux réflexe, quand l’esprit se perd ou hésite la main ouvre le cahier, et déverse peu à peu tous les débordements, trouve l’issue, trouve le sens.

 En dérivant dans ces marées de mots, de lignes courbes, de longs tracés, je suis légère, enfin, lâchée dans le tumulte des flots sans plus de peurs ni de frontières. Légère.

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